Montagne d’ordures à Libreville : Clean Africa à la peine, la mairie dépassée, les populations agonisent
À Libreville, les ordures ne se cachent plus. Elles ne se contentent plus de traîner discrètement dans un coin de rue. Non. Elles s’exposent. Elles s’installent. Elles règnent. Dans certains quartiers, les tas d’immondices sont devenus de véritables repères géographiques : on ne dit plus « après le carrefour », mais « après le gros tas d’ordures ».
Bienvenue dans la capitale d’un pays où trois institutions sont censées gérer la propreté de la ville… et où, manifestement, aucune n’y arrive. Trois acteurs, trois responsabilités, et un résultat : Libreville transformée en laboratoire grandeur nature de l’échec municipal.
Clean Africa-Gabon : le ramassage fantôme
Commençons par Clean Africa-Gabon, l’entreprise officiellement chargée de débarrasser la capitale de ses déchets. Sur le papier, sa mission est simple : ramasser les ordures. Dans la réalité, la mission semble relever d’un exercice occasionnel, presque facultatif. Les camions passent… quand ils passent. Et lorsqu’ils passent, les habitants ont parfois l’impression d’assister à une apparition rare, comme une éclipse solaire ou une comète.
Dans certains quartiers du Grand Libreville, les montagnes d’ordures atteignent des proportions qui feraient rougir n’importe quelle décharge municipale digne de ce nom. Les sacs éventrés nourrissent chiens errants, rats et moustiques, lesquels, eux, assurent une présence quotidienne bien plus régulière que les services de collecte.
La société évoque des problèmes de moyens : camions en panne, équipements insuffisants, personnel limité. D’autres parlent de difficultés financières chroniques et de dettes accumulées.
Mais à ce stade, une question s’impose : comment une entreprise censée assurer un service public vital peut-elle être à ce point paralysée sans qu’aucune solution structurelle ne soit imposée ? Dans une capitale normale, une crise de cette ampleur provoquerait une révolution administrative. À Libreville, elle produit surtout… des odeurs.
Mairie de Libreville : la capitale de l’indifférence
Si Clean Africa-Gabon peine à ramasser les déchets, la Mairie de Libreville, elle, semble avoir adopté une philosophie beaucoup plus simple : laisser faire. La capitale gabonaise est aujourd’hui confrontée à une insalubrité visible, persistante et dangereuse. Pourtant, du côté de l’hôtel de ville, les grandes stratégies sur la gestion des déchets brillent par leur absence. Plan municipal de propreté ? Introuvable.
Politique de recyclage ? Inexistante. Communication avec la population ? Silencieuse.
En revanche, lorsqu’il s’agit de percevoir les taxes municipales auprès des commerçants, l’administration locale retrouve soudainement toute son efficacité. Dans certaines rues, les commerçants plaisantent amèrement : les taxes passent plus régulièrement que les camions d’ordures.
Une ville moderne ne se mesure pas à la hauteur de ses immeubles, mais à la qualité de sa gestion urbaine. À Libreville, cette gestion ressemble de plus en plus à une improvisation permanente.
Ministère de l’Intérieur : le spectateur officiel
Au sommet de cette pyramide administrative trône le Ministère de l’Intérieur, censé superviser les collectivités locales. Dans les textes, ce ministère dispose d’un pouvoir de contrôle et d’orientation sur les municipalités. Dans la pratique, face à la crise actuelle de l’insalubrité à Libreville, ce pouvoir ressemble davantage à une observation silencieuse.
Aucune réforme structurelle majeure, aucune stratégie nationale claire sur la gestion des déchets urbains, aucune impression de pilotage ferme entre la mairie et l’opérateur chargé de la collecte. Pendant ce temps, la situation se dégrade et les déchets continuent de s’accumuler.
Dans un pays où la centralisation administrative est forte, l’inaction du niveau de tutelle pose une question simple : qui pilote réellement la gestion des villes ?
Libreville, capitale des contradictions
Le plus ironique dans cette affaire reste le contraste. Libreville est la capitale d’un pays qui parle régulièrement d’émergence, de modernisation et de développement urbain.
Pourtant, dans les rues de la ville, la réalité est beaucoup plus brutale : les ordures s’empilent, les caniveaux se bouchent, les bassins versants se transforment en dépotoirs, et les habitants vivent au milieu d’un risque sanitaire permanent. Moustiques, infections, pollution des eaux : l’insalubrité n’est pas qu’une question d’esthétique. C’est une bombe sanitaire à retardement.
L’attente du coup de poing présidentiel
Face à cette situation, beaucoup de Librevillois n’attendent plus grand-chose des structures censées gérer la propreté de la ville. Ils attendent plutôt l’intervention du sommet de l’État. Certains espèrent que le Président de la Transition, Brice Clotaire Oligui Nguema, finira par taper du poing sur la table, comme il l’avait fait dans le dossier explosif de l’eau et de l’électricité avec la SEEG.
Car aujourd’hui, la gestion des déchets à Libreville ressemble à un mauvais feuilleton administratif : une société qui n’assure plus correctement la collecte, une mairie qui semble dépassée et un ministère qui regarde la situation se détériorer. Et pendant que les institutions se renvoient discrètement la responsabilité, la capitale gabonaise, elle, continue de produire chaque jour des tonnes d’ordures.
Le problème, c’est que ces ordures ne disparaissent pas. Elles restent là. Dans les rues. Sous les fenêtres. Et parfois même… devant les institutions censées les faire disparaître.



