Société

Prolifération des malades mentaux : mais, diantre, où sont les hôpitaux ?

Le législateur gabonais a décidé de sortir de son silence face à la question des malades mentaux errants. Les articles 731 et 732 du Code de la santé confient désormais aux gouverneurs, préfets, maires et forces de l’ordre la responsabilité d’identifier, récupérer et faire hospitaliser les personnes souffrant de troubles mentaux lorsqu’elles constituent un danger pour l’ordre public ou lorsqu’elles vivent dans les rues.

Sur le papier, la mesure est louable. Elle répond à une préoccupation réelle. Depuis plusieurs années, les grandes villes du pays, notamment Libreville, Port-Gentil, Franceville, Oyem ou Lambaréné, assistent à une augmentation visible du nombre de personnes souffrant de troubles psychiques abandonnées à elles-mêmes, errant sur les voies publiques dans une indifférence presque institutionnalisée. Mais derrière la fermeté des textes, une question demeure : où compte-t-on hospitaliser tous ces patients ?

Car c’est là que le bât blesse.

Le Code de la santé semble avoir trouvé la solution juridique avant de résoudre le problème sanitaire. Le législateur ordonne la récupération des malades, mais le pays ne dispose pratiquement pas des infrastructures nécessaires pour les accueillir dignement.

La réalité est brutale. Le Gabon souffre d’un déficit chronique de structures psychiatriques spécialisées. Les centres adaptés sont rares, insuffisamment équipés et souvent concentrés dans quelques zones urbaines. Dans plusieurs provinces, les familles sont livrées à elles-mêmes face à la maladie mentale, sans accompagnement médical régulier ni structures de référence accessibles. La conséquence est connue : les rues deviennent les derniers refuges de ceux que le système n’a pas réussi à prendre en charge.

Melen, l’unique rempart sous pression

Dans l’imaginaire collectif, dès qu’il est question de psychiatrie, un nom revient systématiquement : le Centre National de Santé Mentale de Melen. Or, ce centre porte depuis des années un poids qui dépasse largement ses capacités initiales. Comment un établissement pratiquement seul peut-il répondre aux besoins d’un pays de plus de deux millions d’habitants ? Le problème n’est pas seulement celui des infrastructures. Il est également humain. La prise en charge des troubles psychiatriques exige des psychiatres, des psychologues cliniciens, des infirmiers spécialisés en santé mentale, des assistants sociaux, des ergothérapeutes et des éducateurs spécialisés formés aux réalités complexes de ces pathologies.

Or, les témoignages récurrents des familles révèlent souvent des difficultés d’accès aux soins, des délais de prise en charge importants et des moyens limités face à l’ampleur de la demande. Autrement dit, récupérer davantage de malades sans renforcer considérablement les capacités du système reviendrait à déplacer le problème plutôt qu’à le résoudre.

De la sécurité à la santé publique

Le risque est de transformer une question de santé publique en simple problème d’ordre public. Bien sûr, certaines situations nécessitent l’intervention des forces de sécurité lorsque des personnes souffrant de troubles mentaux mettent en danger leur propre intégrité ou celle des autres. Mais l’objectif ultime ne peut être l’éloignement des rues pour rassurer l’opinion publique. La finalité doit être thérapeutique. La maladie mentale n’est ni un délit ni une nuisance sociale. Elle est une pathologie qui exige une réponse médicale, psychologique et sociale adaptée. Un malade mental n’a pas seulement besoin d’être récupéré. Il a besoin d’être diagnostiqué, soigné, accompagné, suivi et réinséré. Le grand chantier oublié

Le nouveau Code de la santé pose les bases d’une meilleure organisation de la prise en charge. C’est une avancée incontestable. Cependant, le véritable défi commence maintenant. Le gouvernement devra investir massivement dans la construction de nouvelles unités psychiatriques régionales, renforcer les capacités du Centre de Melen, recruter et former davantage de professionnels spécialisés, créer des programmes de réinsertion sociale et soutenir les familles qui portent aujourd’hui presque seul le poids de la maladie mentale. Sans ces investissements, les articles 731 et 732 risquent de devenir de simples déclarations de principe.

Car un texte de loi peut ordonner l’internement.

Mais il ne peut pas créer des lits d’hospitalisation. Il ne peut pas former des psychiatres. Il ne peut pas construire des centres spécialisés. Et surtout, il ne peut pas guérir à lui seul les profondes fragilités d’un système de santé mentale qui attend depuis longtemps sa véritable réforme.

Entre la volonté affichée du législateur et la réalité du terrain, il reste encore un long chemin à parcourir. Un chemin qui ne se mesure pas en articles de loi, mais en structures, en personnels qualifiés et en dignité accordée aux personnes souffrant de troubles psychiques.

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