Politique

Mayumba : Oligui Nguema prêche la rupture, mais l’état gabonais reste prisonnier de ses vieux démons

Quand le président demande aux Gabonais de changer de mentalité alors que l'administration peine encore à changer les siennes. À Mayumba, Brice Clotaire Oligui Nguema n'est pas venu inaugurer un monument. Il est venu délivrer un sermon politique. Dans les plantations de piment et de tomates, sur les eaux de la Banio, auprès des commerçants, des pêcheurs et des artisans, le chef de l'État a tenté d'imposer une idée simple : le Gabon ne pourra pas éternellement vivre de la rente, des nominations administratives et de l'attente providentielle d'un emploi public.

Le message est courageux. Le problème est qu’il arrive dans un pays où l’État lui-même a longtemps été le principal fabricant de cette culture de dépendance. Pendant des décennies, le système a vendu aux populations l’illusion selon laquelle la réussite passait d’abord par un bureau climatisé, une nomination politique ou un réseau d’influence. Aujourd’hui, le même État découvre soudainement les vertus de l’entrepreneuriat, de l’agriculture et des petits métiers. Mieux vaut tard que jamais.

Le président montre des champs, les citoyens demandent des crédits

La visite des deux agricultrices de Mayumba est sans doute l’image la plus forte du séjour présidentiel. Ces femmes produisent. Elles travaillent. Elles créent de la valeur. Elles démontrent que le Gabon peut nourrir le Gabon. Mais derrière la photo officielle se cache une question beaucoup plus brutale : Combien de jeunes Gabonais porteurs de projets ont abandonné faute de financement ? Combien d’agriculteurs ont renoncé faute de matériel ?

Combien de coopératives sont mortes sous le poids des procédures administratives ? Le véritable scandale n’est pas que les Gabonais ne veulent pas entreprendre. Le véritable scandale est que beaucoup veulent entreprendre mais se retrouvent seuls face à un parcours semé d’obstacles. Dans les discours, l’entrepreneuriat est roi. Dans la réalité, il reste souvent un combattant abandonné sur le champ de bataille administratif. La leçon de pêche qui dérange La sortie de pêche sur la Banio n’était pas un simple moment de détente. C’était une démonstration politique.

Le président voulait rappeler qu’une mer riche peut nourrir une population. Que la pêche est un métier. Qu’elle crée de la richesse. Qu’elle mérite le respect. Le message est juste. Mais là encore, une question dérange : Pourquoi un pays doté d’un immense potentiel halieutique continue-t-il à dépendre autant des importations alimentaires ? Pourquoi les pêcheurs artisanaux continuent-ils de dénoncer le manque d’équipements, de chaînes de conservation et de soutien financier ? Le problème du Gabon n’est pas l’absence de ressources. Le problème est l’incapacité historique à transformer ces ressources en prospérité collective.

La CNSS, la retraite et la réalité des quartiers

À Mayumba, le président a également exhorté les commerçants, maçons et artisans à cotiser à la CNSS et à la CNAMGS. Sur le principe, personne ne peut contester cette orientation. Préparer sa retraite est une nécessité. Mais la réalité sociale est parfois plus cruelle que les discours institutionnels. Pour de nombreux travailleurs du secteur informel, la préoccupation du jour n’est pas la retraite dans vingt ans. C’est le repas du soir. C’est la scolarité des enfants. C’est le carburant du lendemain. C’est le loyer de la fin du mois. Avant de demander davantage de cotisations, l’État devra convaincre davantage de citoyens que l’effort demandé sera réellement récompensé. La confiance ne se décrète pas. Elle se construit.

En réalité, derrière chaque phrase prononcée à Mayumba, se dessine un réquisitoire implicite contre l’ancien régime. Lorsque le président parle de travail, il critique indirectement l’assistanat. Lorsqu’il parle d’entrepreneuriat, il critique la dépendance à l’administration. Lorsqu’il parle de responsabilité individuelle, il critique une culture politique qui a parfois privilégié les privilèges à la performance. Le message est clair : Le Gabon ne peut plus fonctionner comme avant. Mais la véritable question est ailleurs. Ce changement de mentalité concerne-t-il uniquement les citoyens ou également l’appareil d’État ? Car les Gabonais entendent le discours présidentiel. Ils attendent désormais que les administrations, les banques, les organismes publics et les décideurs économiques changent eux aussi de comportement.

Le temps des discours touche à sa limite

À Mayumba, Brice Clotaire Oligui Nguema a probablement livré l’un des messages les plus francs de son mandat. Il a parlé sans détour. Il a appelé au travail. Il a dénoncé les habitudes qui freinent le développement. Mais les populations savent également une chose : Les mentalités ne changent pas uniquement par la parole. Elles changent lorsque les résultats deviennent visibles. Lorsque le crédit est accessible.

Lorsque les routes sont praticables. Lorsque les entreprises naissent. Lorsque les emplois se créent. Lorsque l’administration cesse d’être un obstacle. Le président a lancé un défi aux Gabonais. Les Gabonais, eux, lancent désormais un défi à l’État. Prouver que cette rupture n’est pas seulement un slogan de campagne ou une opération de communication sur les lagunes de la Banio. Prouver qu’elle est devenue une politique publique. Et sur ce terrain-là, beaucoup plus impitoyable que les discours, seul le verdict des résultats comptera.

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