Politique

André Mba Obame, l’empreinte indélébile d’un “héritier devenu dissident”

Onze ans après sa disparition, André Mba Obame continue de hanter, à sa manière, les couloirs feutrés du pouvoir gabonais. Pas sous forme de nostalgie naïve, mais comme une référence gênante, parfois encombrante, pour un système politique qui peine encore à solder ses contradictions.

Car AMO pour les intimes comme pour ses adversaires n’était pas qu’un opposant. Il fut d’abord un pur produit du sérail. Un rouage essentiel du Parti démocratique gabonais, façonné dans l’ombre de Omar Bongo Ondimba, avant de devenir l’un des plus redoutables pourfendeurs du système qu’il avait contribué à faire fonctionner.

Du cœur du pouvoir à la rupture : l’homme du “dedans” devenu homme du “contre”

Au ministère de l’Intérieur, ses anciens collaborateurs décrivent un homme « méthodique, redoutablement intelligent, mais surtout politique jusqu’au bout des ongles ». « Il connaissait les rouages électoraux mieux que personne. Quand AMO parlait de transparence, ce n’était pas un slogan : c’était presque une confession », glisse, sous anonymat, un ancien haut cadre du ministère.

Un autre va plus loin. « Il avait cette capacité rare de comprendre le système… et de savoir où il trichait. C’est ce qui le rendait dangereux après 2009. » Car l’année charnière reste bien celle de la disparition d’Omar Bongo. Le “fils politique” refuse alors d’endosser le costume du figurant dans une succession verrouillée au profit de Ali Bongo Ondimba. L’Appel de Barcelone n’est pas qu’un acte politique : c’est un acte de rupture presque intime.

Au PDG : entre admiration, méfiance et ressentiment

Dans les rangs de son ancien parti, le souvenir d’AMO reste ambivalent. « C’était un stratège brillant, mais aussi imprévisible », confie un ancien dignitaire du PDG. « Il a trahi, diront certains. Mais en réalité, il a révélé les fractures internes que tout le monde connaissait déjà. » D’autres, plus lucides, reconnaissent aujourd’hui que sa rupture a ouvert une brèche. « Avant lui, quitter le PDG était une marginalisation. Après lui, c’est devenu une alternative. » Une confession qui en dit long sur l’effet systémique de son départ.

Union Nationale, la fabrique d’une opposition crédible. En 2010, aux côtés de Zacharie Myboto, Jean Eyeghe Ndong, Casimir Oyé Mba, Pierre-Claver Zeng Ebome et Paulette Missambo, il cofonde l’Union Nationale. Un ancien cadre du parti se souvient. « AMO voulait structurer l’opposition comme un parti de gouvernement, pas comme un club de contestataires. Il parlait déjà d’alternance crédible, pas de simple protestation. » Mais en coulisses, tout n’était pas idyllique. « Il avait une vision présidentielle forte, parfois trop centralisée. Certains lui reprochaient de reproduire ce qu’il dénonçait », nuance un ancien compagnon de route.

L’homme qui dérange encore

Là réside toute l’ambiguïté du personnage. AMO dérangeait parce qu’il connaissait trop bien les secrets du pouvoir. Il dérange encore aujourd’hui parce que son parcours pose une question que personne n’a réellement tranchée peut-on réformer un système en ayant été l’un de ses architectes ? Pour certains analystes, la réponse est évidente. « AMO n’a pas seulement incarné l’opposition. Il a professionnalisé la contestation politique au Gabon. » Pour d’autres, plus critiques. « Il a ouvert une voie, mais n’a pas eu le temps ou peut-être les moyens de la consolider. »

Sa disparition le 12 avril 2015 n’a pas refermé le chapitre. Elle l’a figé. Et dans un pays où la mémoire politique est souvent sélective, AMO bénéficie d’un statut rare : celui d’un homme dont le récit reste en construction. À l’approche de la messe commémorative prévue le 18 avril 2026 à la Cathédrale Sainte-Marie de Libreville, ses anciens compagnons, adversaires et observateurs s’accordent au moins sur un point « André Mba Obame n’a pas seulement été un homme politique. Il a été un moment politique. » Et peut-être est-ce là, au fond, ce qui continue d’inquiéter le système les moments, eux, ne meurent jamais vraiment.

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