Société

Tribune : « Plus de morts au Gabon après le coup d’État qu’en pleine Covid : qui répondra de ce scandale sanitaire ? »

Je vous écris depuis Okondja, ma ville natale. Ce ne sont pas des vacances. Hélas ! Je suis là pour conduire un jeune oncle à sa dernière demeure. C’est le énième décès qui frappe les miens en l’espace de quelques semaines. Une litanie de deuils cruellement ininterrompue. Dans ma famille comme, malheureusement, dans tant d’autres foyers à travers le Gabon.

Combien sommes-nous désormais à compter les cercueils plutôt que les guérisons ? Combien de familles sortent exsangues, brisées par les cotisations d’urgence, les transferts impossibles, les ordonnances aux prix indécents, les lits introuvables et les diagnostics tombés trop tard ?

Qui pour alerter ?

Qui pour daigner nous entendre ?

Et, enfin, qui pour nous répondre ?

À défaut d’explications officielles, permettez-moi de convoquer un témoin devenu presque subversif dans notre espace public : les chiffres. Ces données, accessibles à tous, ne prétendent pas être un verdict définitif. Mais elles dessinent les contours d’une tragédie nationale que le pouvoir ne peut plus esquiver ni banaliser.

Mortalité au Gabon : les chiffres qui interrogent

  • 2020 : 15 865 décès (Covid-19).
  • 2021 : 16 166 décès (Covid-19).
  • 2022 : 15 846 décès (sortie progressive de crise).
  • 2023 : 15 577 décès (année du coup d’État).
  • 2024 : ≈ 16 000 décès (post-transition).
  • 2025 : ≈ 18 197 décès (soit environ 60 morts par jour).

Regardons ce paradoxe vertigineux que le pouvoir UDB-PDG-CTRI devrait, au minimum, avoir le courage d’expliquer au peuple : le Gabon enregistre aujourd’hui plus de morts après le coup d’État qu’en pleine pandémie mondiale. Oui, vous avez bien lu. On meurt davantage chez nous hors crise sanitaire qu’au temps du coronavirus.

En 2020 et 2021, la planète entière étouffait sous un virus inconnu. C’était l’état d’urgence universel, la panique collective, les hôpitaux saturés aux quatre coins du globe. Pourtant, au Gabon, la mortalité annuelle se stabilisait entre 15 800 et 16 100 décès.

Puis est arrivé le 30 août 2023. On nous a promis la rupture. La restauration des institutions. La refondation. Une ère nouvelle censée panser les plaies béantes laissées par le régime d’Ali Bongo. Mais les chiffres, froids et cruels, viennent balayer le récit officiel. Libéré du virus, le Gabon enterre pourtant chaque jour un peu plus ses enfants. Alors il faut poser la question brute, dépouillée de toute politesse diplomatique : comment un pays sorti de la crise sanitaire peut-il voir son taux de mortalité exploser à ce point ? Quel sera l’alibi cette fois-ci, puisque le virus a disparu ?

Derrière la froideur de ces statistiques se cache un effondrement financier global, dont les vagues viennent briser les vies des plus démunis.

CNAMGS ou la faillite silencieuse du rempart social

Cette défaillance systémique ronge le dernier filet de sécurité des plus vulnérables que sont les Gabonais économiquement faibles (GEF). Pendant des années, la CNAMGS a été, malgré ses ratés, une bouée de sauvetage vitale. Elle permettait d’amortir le choc d’une consultation, d’une chimiothérapie, d’une hospitalisation. C’était le dernier rempart contre la misère absolue que provoque la maladie.

Aujourd’hui, l’institution se meurt en silence, asphyxiée par les crises de financement. Prises en charge refusées, retards de paiement, accès restreint. Se soigner au Gabon est devenu un parcours du combattant. Derrière les rapports administratifs et les lignes budgétaires se cache une réalité humaine d’une violence inouïe : des traitements contre le cancer interrompus, des examens vitaux reportés, des malades renvoyés chez eux face à une détresse qu’ils n’ont plus la force de porter. Dans le Gabon de l’UDB-PDG-CTRI, la maladie n’est plus seulement une épreuve médicale. C’est une sentence sociale. Une condamnation à mort silencieuse pour quiconque n’a pas de quoi payer. Ce naufrage budgétaire et institutionnel se propage instantanément sur le terrain, transformant nos structures de soins en pièges mortels pour les usagers.

Quand guérir devient un exercice de survie

Ayons l’honnêteté de regarder la vérité en face, là où elle fait le plus mal : au chevet de nos malades. Les hôpitaux sont devenus des lieux où l’on arrive avec l’espoir de guérir et où l’on comprend, très vite, qu’il faudra d’abord survivre au système lui-même. Urgences dénuées du strict minimum, plateaux techniques en panne ou inexistants, pénuries chroniques… Ce sont les familles qui doivent courir les pharmacies de garde pour acheter le moindre morceau de coton, la moindre seringue que l’établissement est incapable de fournir.

Combien de Gabonais ont vu un père, une sœur, un enfant s’éteindre doucement dans un couloir, faute d’une prise en charge à temps, faute d’un spécialiste disponible, faute d’un simple lit ? Combien de deuils scellés par cette phrase terrible, murmurée comme un aveu d’impuissance : « Il n’y avait pas les moyens » ?

Au milieu de ce désert de ressources, ceux qui portent la blouse blanche se retrouvent malgré eux pris au piège d’une crise qu’ils ne contrôlent pas.

Le corps médical, otage d’un système à l’agonie

Disons-le clairement pour que le débat ne se trompe pas de cible : la responsabilité morale de ce désastre ne repose pas sur le personnel médical. Nos médecins, nos infirmiers, nos aides-soignants se battent chaque jour, souvent de manière admirable, dans des conditions de dénuement inacceptables. Ils bricolent là où il faudrait planifier. Ils pansent les plaies avec des bouts de ficelle. Ce sont eux qui reçoivent de plein fouet la colère et les larmes des familles dévastées, alors qu’ils sont eux-mêmes épuisés, sous-équipés et terriblement impuissants. Ils ne sont pas les architectes de ce naufrage. Ils en sont les premières victimes.

Et pendant que nos structures de santé agonisent, le gouvernement dit de la 5eme République réactive une vieille recette politique héritée des années Bongo père & fils : les caravanes médico-politiques. Des caméras, des banderoles, des distributions de médicaments à grand spectacle sous l’œil des objectifs. Certes, cela soulage ponctuellement, mais de manière très marginale, des populations privées de tout. Mais ayons le courage de nommer les choses : une caravane médicale ne saurait tenir lieu de politique de santé publique. On ne bâtit pas le système de santé d’une nation sur de l’événementiel. On ne remplace pas des hôpitaux de référence, des dispensaires de brousse équipés et des personnels valorisés par des tournées électorales ou médiatiques. Le Gabon n’a pas besoin d’une médecine de passage qui plie bagage une fois les projecteurs éteints. Notre pays réclame une politique de santé pérenne, financée, structurée et respectée.

L’urgence d’une vérité pour une commission d’enquête parlementaire

Face à une telle accumulation de signaux d’alerte, continuer à traiter cette crise à coups de communiqués, d’effets d’annonce ou de statistiques fragmentaires relève désormais de l’aveuglement institutionnel.

La gravité de la situation impose une mesure historique : la mise en place urgente d’une commission d’enquête parlementaire indépendante sur l’état réel du système de santé gabonais. Cette commission devra avoir pour mission d’établir, sans complaisance ni tabou, la vérité sur l’évolution de la mortalité, l’état de nos infrastructures, la situation financière de la CNAMGS, les conditions de travail des soignants et l’usage réel des ressources publiques consacrées à la santé.

Un pays qui enregistre davantage de décès hors pandémie qu’au cœur d’une crise sanitaire mondiale ne peut plus se satisfaire du silence administratif ou d’opérations de communication bricolées. Il faut des données consolidées, des responsabilités clairement établies et, surtout, des réponses publiques à la hauteur de l’urgence nationale.

Le poids du silence

Chaque unité qui s’ajoute à ces statistiques de mortalité est un drame intime que les tableaux Excel et autres ne raconteront jamais. C’est une mère qu’on aurait pu sauver, un jeune parti trop tôt faute d’une évacuation sanitaire, un père dont l’absence laisse une famille ruinée et brisée.

Au moment où j’écris ces lignes, il me semble entendre monter des entrailles d’Abouli — le quartier qui nous a vus naître, mon désormais défunt oncle et moi — les voix graves et déchirantes des femmes entonnant odjandja’ngori, ce chant funéraire emblématique des Ambaama. Dans ses accents de douleur ancienne et de sagesse héritée des ancêtres, il vient rappeler, avec une cruauté presque tendre, combien les ambitions humaines pèsent peu face au mystère de la mort et à l’infinie fragilité de notre condition.

Dès lors, une question demeure, lancinante, presque insoutenable : à quoi aura servi la promesse de Restauration des institutions si elle ne parvient pas, d’abord, à restaurer le droit fondamental de chaque Gabonais à la vie ? Tant que la vérité sera étouffée, les chants funéraires d’Okondja et d’ailleurs continueront de résonner comme le terrible écho d’une faillite gouvernementale.

 

Par Michel Ongoundou Loundah

Ancien Sénateur de la Transition – Président de REAGIR

 

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