Michel Ongoundou Loundah, président du parti politique REAGIR.
1. Vous qualifiez le projet de référendum sur la peine de mort de fuite « politique en avant ». Que reprochez-vous fondamentalement à cette initiative des autorités ?
Je parle de fuite politique en avant parce que l’Histoire nous enseigne que, lorsque certains dirigeant échouent à gouverner par la raison, ils gouvernent par l’émotion et la peur. La peine de mort a souvent été utilisée, en Afrique ou ailleurs, non pas comme un outil de justice, mais comme un instrument politique de diversion et de contrôle social.
Dans les années 70 et 80, de nombreux régimes autoritaires ont cru pouvoir régler leur incurie par la terreur pénale. Le résultat a toujours été le même : plus de violence, moins de justice, et une société durablement fracturée.
Pour ce qui est de notre pays, j’affirme haut et fort que ce référendum ne pose pas la question centrale : pourquoi l’État n’a-t-il pas toujours su protéger ses citoyens ? plutôt que de répondre à cette question, nos dirigeants déplacent le débat. Cela m’amène donc à conclure que le projet de réintroduction de la peine de mort dans notre législation est une manœuvre, pas une solution.
De toutes les façons, quand un État consulte le peuple sur la mort, c’est qu’il a renoncé à lui garantir la sécurité et la vie.
2. Selon vous, en quoi la réinstauration de la peine de mort ne répond-elle pas aux causes profondes de l’insécurité qui frappe aujourd’hui le Gabon ?
Toutes les études sérieuses, qu’elles aient été supervisées par l’ONU ou l’Union africaine, montrent que la peine de mort n’a aucun effet dissuasif durable sur la criminalité. Dans tous les cas, aucun pays n’a réglé son problème d’insécurité par l’exécution de ses citoyens.
Pour ce qui est du Gabon, l’insécurité, on le sait, est le produit d’un dérèglement systémique : effondrement de l’école, marginalisation de la jeunesse, justice lente et inégalitaire, et surtout, surtout, impunité des puissants.
La violence ne naît pas dans le code pénal, elle naît dans la rue, dans les quartiers abandonnés, dans l’absence d’avenir. Réintroduire la peine de mort, ce serait un peu comme si le régime en place voulait soigner une gangrène sociale avec une guillotine juridique. Ça ne marchera pas !
3. Vous évoquez un effondrement social, éducatif et institutionnel. Quels sont, selon vous, les manquements majeurs de l’État dans ces domaines ?
L’État gabonais a progressivement renoncé à ses missions régaliennes fondamentales : la protection des populations, l’éducation, la santé... Sur le plan institutionnel, nous avons un État très centralisé, qui est totalement vidé de sa substance et où il n’existe quasiment pas de contre-pouvoirs face à un hyper-président.
Sur le plan éducatif, nous avons sacrifié l’investissement humain. Or, tous les pays qui ont sécurisé durablement leur société - du Rwanda post-génocide au Ghana démocratique - ont fait de l’éducation un pilier stratégique.
Sur le plan social, l’abandon des politiques de cohésion a créé une société à deux vitesses : une minorité protégée, une majorité livrée à elle-même. Quand l’État disparaît du quotidien, la violence prend sa place.
4. Pensez-vous que le recours à la peine de mort puisse détourner de l’attention de la responsabilité de l’État dans la prévention du crime et la protection des citoyens ?
Oui, et c’est même le cœur du problème. La peine de mort devient un alibi politique. Elle permet de dire : « Regardez, nous agissons », tout en évitant les réformes lourdes, coûteuses et exigeantes. Et pourtant, ceux qui nous dirigent savent ou, à tout le moins, devraient savoir que prévenir le crime, c’est à la fois mettre de la rigueur dans les critères de recrutement et de formation des agents les forces de sécurité, et garantir une justice rapide et équitable tout en investissant dans la prévention sociale.
Tout cela demande du travail, du temps et du courage politique. Pas des effets d’annonce ou des décisions impulsives.
5. Quelles politiques publiques concrètes devraient être mises en œuvre pour lutter durablement contre l’insécurité sans recourir à des mesures extrêmes ?
Il faut sortir de la logique émotionnelle pour entrer dans la réflexion et la stratégie.
Premièrement, on doit restaurer l’État de droit, car sans justice crédible, aucune peine n’est dissuasive.
Deuxièmement, réinvestir massivement dans la jeunesse : école, formation professionnelle, emploi. L’Afrique qui réussit aujourd’hui est celle qui a compris que la jeunesse est une richesse, pas une menace.
Troisièmement, refonder la sécurité de proximité, avec des forces formées, respectées et responsables devant la loi.
Enfin, il faut associer les communautés locales, les réseaux associatifs, les chefs de villages et de quartiers, car la sécurité ne se décrète pas depuis les bureaux, elle se construit sur le terrain.
La vraie fermeté, ce n’est pas de tuer, mais de prévenir.

6. Quel message adressez-vous aujourd’hui aux Gabonais, partagés entre la peur, la colère et l’espoir d’un État capable de garantir leur sécurité et leur dignité ?
Je comprends leur peur. Je comprends et je partage leur colère. Mais je leur dis : ne sacrifions pas notre avenir sur l’autel de l’émotion.
L’Histoire nous a appris que les peuples qui renoncent à leurs principes au nom de la sécurité finissent par perdre les deux : la sécurité et la liberté. Le Gabon mérite un État fort, mais un État juste. Un État protecteur, mais un État responsable.
Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs marqués * sont obligatoires