Politique

Port-Gentil : entre les promesses du « concret » et le poids des réalités

Les tournées présidentielles en province suivent souvent un scénario bien rodé : discours, visites de chantiers, inaugurations et annonces d’un nouvel élan. Celle que Brice Clotaire Oligui Nguema a effectuée le 13 avril 2026 dans l’Ogooué-Maritime n’a pas échappé à la règle.

Par Roger MAVOUNGOU EDIMA

À Port-Gentil, ville en proie à des difficultés économiques persistantes, le gouvernement a voulu incarner sa stratégie de transformation par des actes visibles. Mais derrière la multiplication des initiatives, une interrogation demeure : assiste-t-on à un véritable changement de fond, ou à une mise en scène politique, sans garantie de pérennité ?

Prenez le centre emplisseur de gaz butane de la SGEPP, présenté comme une solution aux pénuries récurrentes. Sur le papier, l’infrastructure répond à un vrai besoin. Mais elle s’inscrit aussi dans une tendance familière au Gabon : des équipements performants le jour de l’inauguration, mais dont l’avenir dépend d’une gouvernance souvent fragile. L’enjeu n’est donc pas seulement de construire, mais de maintenir, gérer et distribuer dans la durée. Dans cette logique, les responsables politiques locaux ont été étroitement associés. Avant la visite présidentielle, le président de l’Assemblée nationale, Michel-Régis Onanga Ndiaye, a appelé les élus à s’aligner sur une vision commune du développement. Cette invitation à « accompagner » l’action du chef de l’État traduit une évolution du discours : moins de confrontation, plus de cohésion autour d’un projet centralisé. Mais elle soulève aussi une question : quelle place reste-t-il pour la définition autonome des priorités locales ?

Le marché Paul Moukala, érigé en pôle de sécurité alimentaire, relève de la même dynamique. L’objectif affiché est de structurer les filières vivrières, de soutenir les producteurs et de réguler les prix. Seulement, l’expérience a montré que de tels projets échouent souvent sans écosystème adapté. Les lacunes en matière de transport, de stockage ou de financement agricole pèsent lourd. Sans cela, on risque de voir une infrastructure stratégique tourner au ralenti.

La visite de la Maison d’arrêt pour mineurs, présentée comme une avancée pour le système pénitentiaire, s’est inscrite dans un registre plus institutionnel. Le président y a plaidé pour une approche humaine et tournée vers la réinsertion, évoquant l’amélioration des conditions d’encadrement, l’extension des capacités ou la création d’espaces de vie. Le constat est pertinent. Mais il rappelle une réalité tenace : bien souvent, les infrastructures sont livrées avant que leur modèle de fonctionnement ne soit vraiment abouti. Au-delà des réalisations, le discours présidentiel reste éminemment politique. En appelant les compagnies pétrolières à « mettre la main à la pâte » pour le développement de Port-Gentil, le chef de l’État réactive un vieux schéma, hérité de l’ère Bongo, où le privé comble les lacunes du public. L’exemple du boulevard Léon Mba, financé par Total Gabon, est brandi comme un modèle.

Cette orientation n’est pas anodine. Elle témoigne d’un certain pragmatisme budgétaire, dans un contexte de contraintes financières. Mais elle pose une question fondamentale : un État peut-il durablement déléguer ses missions d’aménagement à des acteurs dont la logique reste avant tout extractive ? À court terme, les résultats peuvent être visibles. À long terme, on risque un développement en patchwork, tributaire des intérêts industriels plus que d’une vision d’ensemble.

Le président a aussi insisté sur l’employabilité des jeunes et leur insertion dans les projets en cours. Le constat, ici encore, est largement partagé : Port-Gentil, malgré son statut de capitale économique, doit faire face à un chômage tenace et à la marginalisation d’une partie de sa jeunesse. Mais entre l’intention et la réalité, l’écart reste immense. Sans véritables filières de formation professionnelle, sans lien solide avec les besoins réels de l’économie, l’insertion des jeunes restera un vœu pieux.

Surtout, c’est peut-être dans la hiérarchie des priorités que le décalage est le plus frappant. Sur le terrain, les habitants expriment des attentes bien plus immédiates : accès à l’eau potable, stabilité de l’électricité, réhabilitation des routes. Autant de besoins essentiels qui conditionnent la crédibilité même des projets dits « structurants ». Comme le résume un médecin sur place : « L’urgence, ce n’est pas d’inaugurer, c’est de faire fonctionner ce qui existe déjà. »

Le chef de l’État a tenté de répondre à cette critique en affirmant ne pas vouloir être « un président de maquettes ». La formule est habile. Elle engage surtout sur un résultat : celui d’une transformation tangible du quotidien. Car à Port-Gentil, la crise n’est pas d’abord une crise de projets, mais une crise d’exécution. À Gamba, l’inauguration du puits du Grand N’Gongui est venue rappeler le paradoxe gabonais : un pays riche en ressources, mais qui peine à fournir des services essentiels à sa population. Une fois encore, la question n’est pas tant de produire que de redistribuer.

Un an après son arrivée au pouvoir, Brice Clotaire Oligui Nguema cherche à incarner un exécutif tourné vers l’action. La séquence de Port-Gentil s’inscrit dans cette construction politique. Mais elle ouvre une phase plus exigeante : celle des résultats.

Parce que dans une ville où le chômage ne désarme pas, où les infrastructures vieillissent et où les services de base restent précaires, il ne suffit plus d’enchaîner les inaugurations. L’objectif, désormais, est de créer des changements durables qui transforment vraiment les choses. Sans cela, toutes ces belles intentions risquent de se briser sur une réalité bien plus résistante : celle d’un modèle de développement qui, depuis des années, semble toujours promettre sans vraiment tenir.

 

 

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