Politique

Bilie-By-Nze toujours en prison : quand la justice gabonaise trébuche sur ses propres règles

Au Gabon, la justice donne parfois l’impression d’un magistrat ivre marchant dans un palais de verre : elle avance avec arrogance, frappe avec brutalité, mais trébuche constamment sur ses propres règles. Et chaque chute laisse derrière elle une même odeur persistante : celle d’une institution incapable de convaincre qu’elle agit librement, lucidement et surtout légalement. L’affaire visant Alain-Claude Bilie-By-Nze vient une nouvelle fois exposer cette vieille maladie chronique de l’appareil judiciaire gabonais : une justice prompte à emprisonner, mais étonnamment négligente lorsqu’il s’agit de respecter sa propre procédure.

Depuis l’arrestation de l’ancien Premier ministre pour des soupçons d’escroquerie et d’abus de confiance, l’opinion publique assiste moins à une démonstration de rigueur judiciaire qu’à un spectacle inquiétant d’amateurisme institutionnel. Car dans ce dossier, ce ne sont pas seulement les accusations qui interrogent ; ce sont désormais les magistrats eux-mêmes. Comment une justice prétendant défendre l’État de droit peut-elle ignorer les délais impératifs fixés par le Code de procédure pénale ?

Comment des juridictions censées incarner la rigueur peuvent-elles violer les règles élémentaires qu’elles utilisent quotidiennement pour condamner des citoyens ordinaires ? Et surtout, comment ne pas voir dans ces défaillances répétées le symptôme d’une justice qui agit davantage sous impulsion politique que sous discipline juridique ? Au Gabon, ce scénario est devenu presque mécanique.

Lorsqu’un dossier touche une personnalité politique de premier plan, la machine judiciaire se transforme souvent en bras administratif du pouvoir. Les arrestations deviennent spectaculaires. Les informations fuitent mystérieusement. Les mises en scène sécuritaires remplacent la discrétion judiciaire. Puis viennent les irrégularités, les silences embarrassants, les procédures mal ficelées et les violations des délais légaux. Comme si l’objectif premier n’était plus de rendre une justice irréprochable, mais de produire rapidement un effet politique.

Le plus grave dans l’affaire Alain-Claude Bilie-By-Nze, ce n’est peut-être même plus la question de sa culpabilité éventuelle. Le véritable scandale réside dans l’image catastrophique renvoyée par une institution judiciaire incapable de maîtriser sa propre procédure. Une justice sérieuse ne joue pas avec les délais lorsqu’il s’agit de liberté individuelle. Une justice crédible ne reste pas silencieuse face aux requêtes de la défense.

Une justice indépendante ne donne pas constamment le sentiment d’attendre des signaux politiques avant d’appliquer le droit. Mais au Gabon, le problème semble plus profond : l’appareil judiciaire paraît souvent fonctionner dans une confusion dangereuse entre autorité judiciaire et obéissance politique. Et cette confusion détruit lentement la confiance publique.

Dans les tribunaux de Libreville, beaucoup de dossiers sensibles portent déjà cette cicatrice : celle d’une procédure tellement fragilisée qu’elle finit par discréditer l’accusation elle-même. À force de vouloir impressionner l’opinion par des arrestations médiatiques, la justice gabonaise oublie parfois l’essentiel : un dossier mal instruit devient une bombe contre l’État de droit.

Le citoyen gabonais, lui, observe un système où les erreurs judiciaires semblent rarement sanctionnées lorsqu’elles viennent des magistrats eux-mêmes. Dans ce pays, un simple justiciable peut être broyé pour non-respect d’une formalité administrative, pendant que certaines juridictions paraissent pouvoir piétiner les délais légaux sans conséquence immédiate.

Cette asymétrie alimente une conviction de plus en plus dangereuse dans l’opinion : la loi serait rigoureuse pour les faibles, flexible pour le pouvoir et manipulable pour les intérêts politiques. Et c’est précisément là que la justice gabonaise devient vulnérable. Car une institution judiciaire ne perd pas sa crédibilité uniquement par corruption ou par incompétence. Elle la perd surtout lorsqu’elle laisse s’installer l’idée qu’elle n’est plus un contre-pouvoir, mais un instrument.

L’affaire Alain-Claude Bilie-By-Nze agit donc comme un miroir brutal. Elle révèle une justice qui veut apparaître forte, mais qui expose au grand jour ses propres faiblesses procédurales. Une justice qui veut inspirer la peur, mais qui finit souvent par susciter le doute. Une justice qui proclame son indépendance, alors que chaque dossier sensible semble réveiller l’ombre pesante de la politique. Le danger désormais n’est plus seulement judiciaire. Il devient institutionnel. Car lorsqu’un peuple cesse de croire à l’impartialité de sa justice, ce n’est plus simplement une procédure qui s’effondre ; c’est l’autorité morale de l’État lui-même qui commence à vaciller.

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