Tribune Libre : « l’Afrique a besoin de bâtisseurs (…), pas de slogans creux »

À Lagos (où je me trouve à l’instant) comme à Libreville, une même scène se répète : des ministres aux costumes impeccables sollicitent des entrepreneurs en jeans. Ceux qui tiennent les rênes de l’État s’inclinent devant ceux qui tiennent les bétonnières. Preuve que le pouvoir politique, aussi bruyant soit-il, pèse moins que le pouvoir économique, aussi discret soit-il.
Le Nigeria l’a compris avant les autres. Olusegun Obasanjo, président de 1999 à 2007, n’a pas gouverné en technocrate. Il a parié sur des hommes. Aliko Dangote voulait importer du ciment, pas le produire. Obasanjo lui a répondu : « Que puis-je faire pour que tu le fabriques chez toi ? » Il a verrouillé les importations, suivi le chantier au jour le jour, et fait du Nigeria le premier producteur africain de ciment.
Dangote est devenu une icône. Tony Elumelu et Aigboje Aig-Imoukhuede ont suivi dans la banque et la finance. Tous ont bâti des empires. Tous incarnent un rêve : celui qui crée de la richesse, pas celui qui la distribue.
Le Gabon, depuis août 2024, joue la même partition. Brice Clotaire Oligui Nguema ne se présente pas en président, mais en bâtisseur. Son parti même s’appelle l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB). Il ne promet pas : il construit. Routes, ponts, agro‑industrie – il met la pierre et la terre au service de la visibilité. Mais son geste le plus fort est ailleurs : il a choisi des champions locaux.
Alain-Claude Kouakoua, patron de Mika Services, en est le symbole. Ancien transporteur d’hydrocarbures, il a diversifié, conquis le BTP, les assurances, puis racheté Colas Gabon – une filiale de Bouygues – en avril 2026. 90 % des actions, 254 emplois préservés. L’État a abondé 100 milliards de FCFA pour des chantiers structurants. Kouakoua, désormais patron du patronat gabonais, le dit sans fard : « Le chef de l’État veut faire des entreprises gabonaises les piliers du développement national. »
Ce faisant, Oligui Nguema opère un basculement silencieux mais radical. Il montre aux Gabonais que l’avenir ne se joue pas dans les antichambres ministérielles, mais sur les chantiers et dans les ateliers. Il réoriente les aspirations : moins de clientélisme, plus de valeur ajoutée. Moins d’attente d’un décret, plus d’initiative.
Le parallèle avec Obasanjo est éclairant. L’un a semé des Dangote, l’autre des Kouakoua et bien d’autres que j’oublie.Tous deux ont compris que la souveraineté économique ne s’achète ni dans les traités ni dans les discours. Elle se forge par des politiques qui font émerger une bourgeoisie nationale. Elle se gagne en rendant l’initiative privée plus attrayante que la politique politicienne.
Au fond, le pouvoir durable n’est ni celui qui menace ni celui qui achète. C’est celui qui construit un horizon. L’Afrique a besoin de bâtisseurs, pas de gestionnaires. De rêves crédibles, pas de slogans creux. Le Nigeria a montré la voie. Le Gabon semble l’emprunter. Reste à savoir si d’autres suivront. Car dans cette économie des passions, celui qui fait rêver commande l’avenir. Et celui qui commande l’avenir détient, pour longtemps, le vrai pouvoir.



