( Tribune libre ) 1 700 milliards de débets identifiés par la Cour des comptes : « Monsieur le Président, le ndjobi ne remplace pas la loi! »
Par Étienne MAKOUNGOU
Il y a des chiffres qui devraient, à eux seuls, provoquer une convocation en Conseil des ministres. 959,7 milliards de FCFA de dépenses de personnel, 94 milliards de primes distribuées en un an, 1 700 milliards de débets identifiés par la Cour des comptes, 93 % de marchés publics attribués hors concurrence : ce ne sont pas des anomalies statistiques, Monsieur le Président. C’est un système. Et un système, à la différence d’un accident, se combat avec de la volonté, pas avec des discours.
L’arsenal existe déjà — qu’attend-on pour s’en servir ?
Que l’on soit clair : le Gabon ne manque ni de lois, ni d’institutions, ni de mécanismes de contrôle. La Cour des comptes existe. Les inspections générales existent. Le Code des marchés publics existe, avec ses seuils, ses procédures compétitives, ses garde-fous censés empêcher précisément ce que les audits révèlent aujourd’hui.
La Taskforce sur la dette publique a fait le travail : elle a chiffré, documenté, nommé les surfacturations sur plusieurs marchés publics depuis la période de la transition à nos jours. Le diagnostic est posé depuis des années. Ce qui manque, ce n’est pas l’outil. C’est la main qui accepte de le tenir jusqu’au bout, y compris quand il faut frapper haut.
Alors la question mérite d’être posée sans détour, Monsieur le Président : pourquoi des dispositions juridiques et réglementaires parfaitement opérantes restent-elles rangées dans un tiroir pendant que 1 700 milliards de FCFA d’argent public s’évaporent dans des circuits que tout le monde connaît ?
Vous disposez, en tant que chef de l’État, chef du Gouvernement et Grand Maître des Ordres nationaux, de toute l’autorité constitutionnelle nécessaire pour transformer ces rapports d’audit en sanctions. Pas en communiqués. En sanctions. Exposées, publiques, exemplaires — les seules qui dissuadent réellement.
On évoque, ici et là, l’idée de convoquer le rite initiatique du ndjobi pour ramener à la raison ceux qui pillent les caisses publiques. Soit. Que la tradition ait sa place dans la conscience collective, personne ne le conteste. Mais qu’on ne s’y trompe pas : un serment initiatique, aussi solennel soit-il, ne dispense aucun gestionnaire indélicat de répondre devant la justice de la République.
La spiritualité peut inquiéter les consciences ; elle ne recouvre jamais des marchés publics, ne rembourse jamais un débet, et ne construit aucune route. Tant qu’aucune sanction judiciaire, administrative et financière exemplaire n’aura été rendue publique, le recours au ndjobi restera, au mieux, un supplément d’âme — et au pire, un folklore commode pour continuer à détourner le regard des vraies responsabilités.
L’histoire, d’ailleurs, invite à la lucidité. Omar Bongo Ondimba, grand initié de ce rite, a dirigé le pays pendant plus de quatre décennies. Ce fut aussi, dans le même temps, l’ère où les caisses de l’État gabonais ont nourri l’une des plus retentissantes affaires de patrimoine mal acquis jamais instruites hors du continent.
L’initiation n’a manifestement pas suffi à discipliner la gestion des deniers publics. Pourquoi en irait-il autrement aujourd’hui, si l’on se contente, une fois encore, du symbole sans la sanction ?
Sévir n’est pas une option, c’est un mandat.
Monsieur le Président, vous avez été porté au pouvoir sur la promesse d’une rupture avec les pratiques de l’ancien régime. Cette rupture ne se mesurera ni à vos discours sur l’état de la Nation, ni à vos déplacements, ni à vos distinctions internationales. Elle se mesurera à une seule chose : des noms, des poursuites, des remboursements effectifs, des têtes qui tombent quand les audits le commandent — qu’elles appartiennent à un ministre, un directeur général ou un prestataire complaisant.
Vous n’avez pas besoin d’attendre un nouveau rapport. Celui de la Cour des comptes est sur la table. Celui de la Taskforce sur la dette publique est sur la table. Le Code des marchés publics est sur la table. Il ne manque que la signature d’un décret d’application ferme, la saisine effective de la justice, et la publication, sur la place publique, du nom de ceux qui devront rendre des comptes.
Le peuple gabonais n’attend pas un rite. Il attend un exemple. Sanctionnez, Monsieur le Président. Les textes vous en donnent déjà tous les moyens.



