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Politique

Tribune libre : « Biens mal acquis, capital à l’étranger et responsabilité de l’État : comment récupérer le patrimoine détourné par des dirigeants africains ? »

IMG Un hôtel particulier parisien, autrefois propriété de la famille Bongo.

Les affaires de détournement de fonds publics par des dirigeants africains et leur transfert vers des comptes, des biens immobiliers et des entreprises à l’étranger ne sont plus des exceptions. Lorsque des sommes colossales quittent le pays pour alimenter des comptes offshore, acheter des hôtels, villas ou voitures de luxe, c’est toute une économie nationale qui en pâtit : infrastructures non construites, services publics insuffisants, systèmes de santé et d’éducation fragilisés et populations plongées dans la précarité. L’affaire Ali Bongo Ondimba, dont plusieurs biens ont été confisqués par la justice française, illustre ces dynamiques complexes et soulève de nombreuses questions juridiques, politiques et économiques. Cet article propose un examen approfondi des enjeux, des constats, des questions clés et des pistes d’action pour que les États africains puissent, de manière durable et légitime, récupérer et reutiliser les biens mal acquis.

 

  1. Constat : un phénomène systémique et multidimensionnel

 

•          Détournement et transfert : de nombreux dirigeants ou proches collaborateurs détournent des ressources publiques et les transfèrent vers des juridictions étrangères — France, Royaume Uni, Maroc, paradis fiscaux (Suisse, Îles Caïmans, etc.). Les montants peuvent atteindre des dizaines voire des centaines de millions d’euros.

•          Achat de biens tangibles : ces capitaux servent à acheter des appartements de prestige, des villas, des hôtels, des voitures de luxe et à financer des investissements immobiliers ou commerciaux à l’étranger, créant des patrimoines personnels dissimulés.

•          Impunité et protection : pendant qu’ils sont au pouvoir, ces dirigeants bénéficient souvent d’une certaine immunité politique, d’un réseau d’influence et d’actes d’occultation (sociétés écrans, prête noms) qui empêchent un recouvrement simple.

•          Impact sur la population : l’appauvrissement des ressources publiques se traduit par des écoles sans moyens, des hôpitaux mal équipés, des routes dégradées et une augmentation des inégalités.

•          Rôle des pays d’accueil : certains pays ou places financières accueillent et protègent ces biens, parfois faute de coopération judiciaire ou en raison d’un cadre fiscal et bancaire favorable au secret.

 

  1. Analyse juridique : confiscation, coopération et restitution

 

•          Juridictions étrangères et confiscation : les décisions de justice étrangères — comme celles rendues en France — peuvent conduire à la saisie et à la confiscation des biens détenus à l’étranger. La condamnation d’Ali Bongo et la confirmation par la Cour de cassation française montrent qu’une justice étrangère peut intervenir et ordonner la perte de ces biens.

•          Question de la titularité et de la restitution : une fois saisis ou vendus, à qui doivent revenir les produits de la confiscation ? Théoriquement, les États lésés peuvent revendiquer ces biens s’ils prouvent que les sommes proviennent d’actes de corruption. Mais la procédure est longue et exige des preuves solides et une coopération judiciaire internationale.

•          Immunité et non rétroactivité : les immunités d’État ou d’ancien chef d’État et les règles de droit international peuvent compliquer les poursuites. Cependant, la tendance récente des tribunaux nationaux à tracer et à confisquer les biens illégalement acquis montre une évolution jurisprudentielle favorable à la lutte anti corruption.

•          Obstacles juridiques : preuves fragmentaires, sociétés écrans, cadres juridiques nationaux faibles et lenteurs procédurales rendent le travail difficile pour les autorités des pays d’origine.

 

  1. Questions essentielles soulevées par l’affaire Ali Bongo et d’autres cas similaires

 

•          Pourquoi les autorités du pays d’origine ne poursuivent-elles pas systématiquement les anciens dirigeants ? Parfois, c’est le manque de volonté politique, l’affaiblissement des institutions, la peur des répercussions politiques ou l’infiltration des systèmes judiciaires par des réseaux de corruption.

•          Quand la justice étrangère confisque des biens, ces derniers reviennent ils automatiquement au pays d’origine ? Non. Le transfert au pays d’origine nécessite des démarches juridiques et diplomatiques pour prouver la provenance illicite et organiser la restitution.

•          La confiscation par un État étranger peut elle profiter à ce même État ? Théoriquement, les produits de confiscation doivent être gérés selon la loi du pays qui ordonne la saisie, mais des accords bilatéraux ou multilatéraux permettent parfois la restitution conditionnelle au pays lésé.

•          Les nouveaux dirigeants peuvent ils légalement exiger le rapatriement des fonds ? Oui, mais cela requiert des preuves, des procédures d’entraide judiciaire et souvent la mise en place d’accords formels (accroissement de la pression diplomatique, demandes d’entraide judiciaire, initiatives internationales).

•          Le rapatriement des fonds peut il être conditionné à l’assurance de leur bonne utilisation ? Les pays détenteurs des fonds peuvent exiger des garanties (fonds fiduciaires, projets de développement supervisés, participation d’organisations internationales) pour éviter une nouvelle appropriation illicite.

 

  1. Enjeux politiques et éthiques

 

•          Lutte contre l’impunité : la récupération des biens mal acquis est aussi une lutte symbolique contre l’impunité politique. Elle envoie un message fort sur la responsabilité et l’état de droit.

•          Risques de récupération politicienne : attention à ne pas transformer la justice en instrument de vengeance politique ; il faut des procédures transparentes et juridiquement solides pour éviter l’arbitraire.

•          Transparence et reddition de comptes : l’usage des fonds restitués doit être transparent, orienté vers le développement, et supervisé par la société civile et des institutions indépendantes.

 

V. Pistes et propositions pour récupérer les biens et prévenir l’exil des capitaux

 

1. Renforcer la coopération judiciaire internationale

•          Multiplier les demandes d’entraide judiciaire, saisie conservatoire et procédures de restitution. Travailler avec Eurojust, Interpol, Office européen de lutte antifraude (OLAF) et autres mécanismes internationaux.

•          Conclure ou activer des accords bilatéraux de coopération judiciaire et fiscale pour faciliter l’identification et le gel des actifs.

2. Créer des unités spécialisées nationales et internationales

•          Mettre en place des cellules anti corruption dotées de moyens (juristes, enquêteurs financiers, analystes de flux) capables de suivre les circuits financiers transnationaux.

•          Favoriser la coopération entre les parquets nationaux, les autorités fiscales et les banques centrales.

3. Améliorer la traçabilité financière et le cadre réglementaire

•          Renforcer la lutte contre les sociétés écrans et l’anonymat des bénéficiaires effectifs (registrations transparents des bénéficiaires effectifs).

•          Signer et appliquer les normes internationales (normes CRS, FATF, normes anti blanchiment) et renforcer le contrôle des banques et structures d’accueil.

4. Négocier des mécanismes de restitution conditionnée

•          Obtenir des accords avec les pays d’accueil prévoyant la restitution des fonds à des fins précises et transparentes (projets publics, fonds de développement, investissements sociaux), sous contrôle d’organismes internationaux ou de la société civile.

•          Mettre en place des fonds fiduciaires internationaux gérés conjointement (pays d’origine, pays d’accueil, institutions internationales) pour garantir l’utilisation correcte des fonds restitués.

5. Sanctions financières et gel d’avoirs

•          Demander le gel des comptes et le gel des mouvements de capitaux en attendant les décisions judiciaires définitives.

•          Utiliser des sanctions ciblées contre les prête noms et les banques complices.

6. Transparence, audits et réformes institutionnelles

•          Lancer des audits indépendants des comptes publics et rendre publics les résultats.

•          Réformer les institutions (justice, police financière, administrations fiscales) pour réduire la capture par des élites.

7. Coopération avec la société civile et les médias

•          Soutenir le travail d’enquête des journalistes et ONG ; protéger les lanceurs d’alerte.

•          Promouvoir l’éducation civique pour que les citoyens exigent transparence et responsabilisation.

 

 

VI-Scénarios et réponses pratiques face à la confiscation par la France (cas Ali Bongo)

 

•          Si la justice française confisque des biens d’un ancien dirigeant : les autorités gabonaises doivent démontrer, par voies judiciaires et diplomatiques, que ces biens proviennent de détournements et que l’État gabonais a un droit prioritaire à la restitution.

•          Les autorités gabonaises peuvent engager : une action civile d’identification de la provenance des fonds, des demandes formelles de restitution via les canaux judiciaires français, et des démarches diplomatiques pour négocier la réassignment des fonds.

•          Exiger des garanties d’usage : lors de la restitution, négocier que les ressources servent à des projets concrets (santé, éducation, infrastructures) sous contrôle indépendant.

 

Si la France vend les biens et place l’argent sur ses comptes, le Gabon peut exiger le transfert des produits de la vente en prouvant la provenance illicite par les preuves accumulées dans les procédures. Cela requiert des avocats et des équipes juridiques spécialisés en droit international.

 

VII. Questions ouvertes et défis à résoudre

•          Les États africains ont ils la volonté politique et les moyens institutionnels pour engager de telles procédures ? Sans volontés politiques et réformes, les demandes resteront limitées.

•          Peut on éviter que les fonds restitués ne soient une nouvelle source de corruption ? Seules des garanties strictes et la supervision par des acteurs indépendants (Banque mondiale, ONU, société civile) peuvent limiter ce risque.

•          Quels outils internationaux doivent encore être renforcés ? L’entraide judiciaire, la transparence des bénéficiaires effectifs et la régulation des paradis fiscaux restent des chantiers essentiels.

•          Comment agir collectivement ? Les États africains pourraient créer des plates formes régionales (UA, CEDEAO, CEMAC) pour mutualiser les moyens juridiques et diplomatiques et affronter ensemble les places financières étrangères.

 

VIII. Conclusion : une stratégie cohérente et multiforme

La confiscation des biens d’anciens dirigeants à l’étranger, comme dans l’affaire Ali Bongo Ondimba, montre que la justice internationale peut jouer un rôle majeur pour contrer la spoliation des ressources publiques. Toutefois, la simple confiscation par un État tiers n’est pas suffisante pour réparer le préjudice subi par le pays d’origine. Pour que les fonds mal acquis reviennent effectivement aux populations victimes, il faut une stratégie combinant volonté politique, renforcement institutionnel, coopération judiciaire internationale, garanties de restitution et surveillance indépendante. Sans ces éléments, le risque est grand que les ressources récupérées profitent davantage aux États d’accueil qu’aux citoyens lésés.

 

Propositions synthétiques et prioritaires

•          Mettre en place une task force gabonaise de restitution (juristes, enquêteurs financiers, diplomates) pour piloter les dossiers.

•          Négocier des accords bilatéraux avec les pays où les avoirs sont détenus, prévoyant la restitution conditionnée et la transparence sur l’usage des fonds.

•          Créer des fonds fiduciaires gérés conjointement (pays d’origine + institutions internationales + société civile) pour l’affectation des sommes restituées.

•          Renforcer les lois nationales contre le blanchiment, l’obligation de déclaration des bénéficiaires effectifs et la transparence des marchés publics.

•          Soutenir l’indépendance de la justice nationale pour traiter les dossiers sur le territoire et éviter que la seule justice étrangère soit saisie.

 

En définitive, la récupération des biens mal acquis est possible mais exige une action structurée, durable et transparente. Les États africains ne doivent plus être de simples spectateurs tandis que leurs ressources sont pillées et converties en patrimoines privés à l’étranger : il est temps de construire les outils juridiques, diplomatiques et institutionnels pour que la justice triomphe, et que les richesses publiques servent enfin les citoyens.

 

Amos MINTSA

Coordinateur Général du Réseau AsCom

 

 

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