Michel Ongoundou Loundah.
Le Gabon traverse une zone de fortes turbulences sociales. Le malaise est profond, visible, largement partagé. Il ne surgit pas par accident et ne relève pas d’une agitation passagère. Il est le résultat d’années de frustrations accumulées, d’injustices banalisées, de dysfonctionnements institutionnels devenus presque routiniers. Cette fièvre sociale est installée. Elle dure. Elle s’étend. On en perçoit les symptômes dans les écoles paralysées, dans les services publics à bout de souffle, dans les conversations ordinaires où l’attente a fini par remplacer l’espérance.
Face à cette fièvre, la réponse du régime UDB/CTRI n’est ni le dialogue ni l’intelligence politique. Ce n’est pas non plus la réforme structurelle que beaucoup appellent de leurs vœux. C’est une autre option qui progresse, plus silencieuse, plus brutale dans ses effets. La répression ciblée de la parole. Comme si, faute de traiter la maladie, l'UDB/CTRI avait décidé de s’attaquer à ce qui permet de la mesurer. Comme si le problème n’était plus la fièvre, mais le thermomètre.
En l’espace de quelques semaines, des journalistes, des syndicalistes et des acteurs de la société civile ont été arrêtés, interpellés ou incarcérés. Pris isolément, chaque fait pourrait être présenté comme un cas particulier. Pris ensemble, ils dessinent une séquence. Une méthode. Une logique politique assumée. Le message envoyé est limpide. Il dit que parler expose et que se taire protège. Il dit que l’expression critique est devenue un risque, tandis que le silence est érigé en vertu civique.
Après les journalistes, les leaders syndicaux et l’activiste Fernand Bob Mengome, c’est Junior Xavier Ndong Ndong qui a été arrêté. Son tort, à lui, n’est ni un acte violent ni une tentative de déstabilisation de l’État. Son tort est d’avoir parlé. D’avoir parlé sans précaution excessive, sans le vernis rhétorique qui adoucit les vérités dérangeantes. Avoir parlé maladroitement, peut être. Mais surtout, avoir dit à voix haute ce que beaucoup de Gabonais pensent tout bas depuis longtemps, dans les foyers, dans les taxis, dans les couloirs des administrations.
Il a mis en lumière une réalité largement connue mais rarement assumée. Celle de la sanctuarisation de certains secteurs de l’administration et de certaines professions, où l’accès aux postes obéit moins aux principes républicains d’égalité et de mérite qu’à des logiques opaques de verrouillage, de reproduction et de captation durable du pouvoir administratif. Ce débat traverse la société gabonaise depuis des décennies. Il existe. Il circule. Il s’exprime à bas bruit. Le criminaliser ne le fera pas disparaître. Il ne fera que le durcir, le radicaliser et l’enfouir davantage.
Avant lui, les journalistes Harold Leckat Igassela et Roland Olouba Oyabi ont été embastillés pour avoir exercé leur métier. Informer. Enquêter. Éclairer l’opinion. Dans un pays où la liberté de la presse reste fragile, ces interpellations renforcent l’idée que le journalisme indépendant est toléré tant qu’il reste inoffensif. Deux syndicalistes, figures historiques du mouvement social gabonais, ont également été arrêtés en pleine mobilisation. Marcel Libama, syndicaliste de tous les combats, ancien député de la Transition et ancien porte-parole du candidat Brice Clotaire Oligui Nguema à la présidentielle, s’est retrouvé rattrapé par cette logique absurde. Un autre leader syndical majeur, Simon Ndong Edzo a été interpellé à son domicile, comme pour rappeler que l’engagement social ne constitue plus une protection lorsque la contestation devient trop visible.
Le tableau est désormais complet. Journalistes. Syndicalistes. Citoyens. Des profils différents, un même traitement. À chaque fois, le même argument est invoqué comme une formule magique. "Trouble à l’ordre public". Une notion volontairement floue, extensible à l’infini, utilisée depuis des décennies comme cache-sexe juridique par tous les régimes qui préfèrent le bâillon au débat, la peur à la contradiction et la contrainte à la raison. Une expression commode, suffisamment vague pour tout englober et suffisamment pratique pour ne jamais avoir à se justifier.
Pendant que l’on interpelle des journalistes, des enseignants, des syndicalistes et des citoyens, des prédateurs notoires des deniers publics, connus de tous, continuent de circuler librement. Certains sont recyclés. D’autres sont honorés. Beaucoup ne sont tout simplement jamais inquiétés. Cette justice à deux vitesses n’est pas un détail. Elle est le principal carburant de la colère sociale. Elle installe l’idée que l’État UDB/CTRI se montre intraitable avec la parole, mais étonnamment indulgent avec le pillage.
On ne construit pas la République sur l’intimidation sélective. On ne restaure pas l’autorité en criminalisant la parole. On ne renforce pas l’État en affaiblissant les libertés fondamentales. Et surtout, on ne fait pas baisser la fièvre en cassant le thermomètre.
Il existe une sagesse politique élémentaire que tout pouvoir ferait bien de méditer. Lorsqu’un pouvoir ne supporte plus la contradiction, lorsqu’il n’entend plus les voix qui alertent, il ne devient pas plus fort. Il devient simplement plus sourd. Et un pouvoir sourd finit toujours par gouverner contre son peuple, jusqu’au moment où la réalité, ignorée trop longtemps, s’impose sans prévenir et sans ménagement.
Comme le rappelle William Sinclair : « Quand tu ne supportes plus la présence ou les conseils des gens qui te remettent sur le droit chemin après avoir réussi, ta chute n’est plus loin. »
L’Histoire, elle, ne corrige jamais à la marge. Elle tranche.
Michel Ongoundou Loundah
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