Politique

Hollando : le même poteau d’exécution, mais pas la même histoire

J’ai toujours été profondément opposé à la peine de mort. Je l’étais lorsqu’elle figurait encore dans notre droit. Je le demeure aujourd’hui, sans réserve, y compris face aux crimes les plus odieux. Parce qu’à mes yeux, lorsqu’une société a arrêté, jugé, condamné et neutralisé un homme, l’État n’a plus besoin de le tuer. C’est avec cette conviction ancienne que j’ai lu, dans L’Union du 18 août, l’article consacré à la nouvelle « Place des exécutés d’Hollando ».

Et cette lecture, je dois l’avouer, m’a laissé un profond malaise. Non pas parce que notre pays ait choisi de se souvenir. Au contraire. Mais parce qu’en réunissant sous une même mémoire tous ceux qui furent exécutés en ce lieu, nous risquons de confondre des hommes, des actes, des responsabilités et des situations judiciaires qui ne furent nullement comparables. Jean-Baptiste Medang-Ovono et Pierre Mouemba furent exécutés en 1979. Ferdinand Nzigou Boulingui, Souleymane Massala et Christophe Mickolo Mombo en 1982. Enfin, le capitaine Alexandre Mandza Ngokouta en 1985. Ils ont connu le même lieu et le même châtiment. Cela ne suffit pas à faire d’eux les personnages d’une même histoire.

Le même poteau ne crée pas la même mémoire

Certains furent condamnés pour des crimes de sang relevant du droit commun. Être opposé à leur exécution ne signifie ni effacer leurs crimes ni oublier leurs victimes. C’est même ici que commencent quelques- unes de mes interrogations les plus profondes. Quel message adressons-nous aux familles des victimes ? Que peuvent ressentir des enfants, des parents, des proches lorsque le nom de celui qui a tué l’un des leurs se retrouve inscrit dans une mémoire collective sans que soit rappelée la raison pour laquelle il avait été condamné ?

Refuser la peine de mort est une chose. Cracher, même involontairement, sur la mémoire des victimes en est une autre. On peut considérer que l’État ne devait pas exécuter Nzigou, Massala ou Mickolo Mombo. Mais cette conviction ne transforme pas leurs crimes en abstractions. La dignité due au condamné ne doit jamais conduire à
retirer la sienne à la victime. Et surtout pas à l’effacer une seconde fois.

Medang-Ovono et le vertige du doute

Le cas de Jean-Baptiste Medang-Ovono pose une question différente. Il n’avait que 19 ans. Les témoignages disponibles le présentent comme sourd-muet et atteint d’une déficience mentale. Cela ne permet pas, près d’un demi-siècle plus tard, de proclamer son innocence. Mais cela suffit à nous obliger à interroger les conditions de son procès. Comment un jeune homme sourd-muet et déficient mental a-t-il compris les accusations portées contre lui ? Comment communiquait-il avec ses défenseurs et ses juges ? Une expertise psychiatrique avait-elle été réalisée ? Comment sa responsabilité pénale avait-elle été appréciée ? Avec la peine capitale, le doute acquiert une dimension particulière. Car une erreur judiciaire ordinaire peut parfois être réparée. Une exécution,
jamais. Le dossier Medang-Ovono mérite donc mieux qu’un nom sur une plaque. Il mérite que l’on retourne aux archives.

Mandza Ngokouta ne relève pas de la même histoire

Et puis il y a le capitaine Alexandre Mandza Ngokouta. Son cas me paraît emblématique de l’amalgame que nous devons précisément éviter. Mandza Ngokouta n’avait tué personne. Il ne fut pas condamné pour un crime de sang commis contre un particulier. Il fut poursuivi et condamné dans une affaire de complot politico-militaire présumé contre le pouvoir. Nous sommes donc dans une tout autre catégorie.

D’un côté, des crimes de droit commun ayant fait des victimes identifiées. De l’autre, une accusation relevant de la sûreté de l’État, de la justice militaire et d’un régime juridique dérogatoire. Comment mettre historiquement et moralement ces situations sur le même plan ? Leur point commun est d’avoir subi la peine capitale. Mais le même poteau d’exécution ne rend pas toutes les histoires
équivalentes.

Un souvenir qui mérite d’entrer dans l’Histoire

Permettez-moi ici de m’attarder un peu sur l’affaire Mandza Ngokouta. Parce qu’au-delà des actes judiciaires existe aussi la mémoire des hommes qui ont vécu cette période. Après la condamnation à mort du
jeune capitaine, un épisode mérite, me semble-t-il, d’être versé au dossier.

Selon des témoignages concordants dont j’ai connaissance, le général Georges N’Koma, alors ministre de la Justice, se rendit à Franceville, où séjournaient le président Omar Bongo et le ministre de la Défense et de
la Sécurité publique, Julien Mpouho Epigat. La rencontre aurait eu lieu à l’Hôtel Poubara. Georges N’Koma était lui-même un militaire. On pouvait donc le supposer peu porté à la sensiblerie et rompu à la rigueur de
l’institution militaire. Pourtant, il aurait plaidé pour que la peine de mort prononcée contre Mandza Ngokouta soit commuée en réclusion à perpétuité.

Il se serait heurté à une fin de non-recevoir. La sentence fut exécutée. Si les archives viennent un jour confirmer ces témoignages, leur portée historique sera considérable. Ils signifieraient qu’au sommet même de l’État, et jusque chez celui qui avait la responsabilité de la Justice, l’exécution de ce jeune capitaine ne faisait pas l’unanimité. Qui voulait absolument qu’elle ait lieu ? Pourquoi la commutation fut-elle
refusée ? Quels échanges précédèrent la décision définitive ?

Ce ne sont pas des questions de curiosité. Ce sont des questions pour l’Histoire. Je ne veux pas refaire ici le procès Mandza Ngokouta. Mais  un jour, il faudra peut-être le revisiter avec les archives, les témoignages, les pièces judiciaires et militaires, et la distance que le temps nous donne désormais. Non pour fabriquer une nouvelle vérité officielle. Pour essayer, autant que possible, de rétablir les faits.

Six plaques devraient devenir six dossiers

C’est peut-être là que commence le véritable travail. Une inauguration et  une commémoration ne suffissent pas. Maintenant que la Place des exécutés existe, il faut instruire la mémoire qu’elle porte. Que les historiens, les juristes, les chercheurs, les journalistes, la société civile et les citoyens s’emparent de ces dossiers. Que l’on retrouve les décisions judiciaires, les comptes rendus d’audience, les expertises, les journaux de l’époque et les témoignages encore accessibles.

Six noms ont été gravés. Il nous faut maintenant six histoires établies. Et lorsque l’un de ces hommes avait lui-même fait une victime, cette victime doit retrouver sa place dans le récit. La mémoire ne consiste pas à tout mettre au même niveau. Elle distingue. Elle contextualise. Elle restitue les responsabilités. Elle sépare le droit commun du politique. Elle examine aussi, lorsque cela s’impose, les conditions dans lesquelles la justice elle-même a pu se tromper ou être instrumentalisée.

Nous avons trop souvent peur du débat dans ce pays. Comme si regarder notre histoire en face revenait nécessairement à accuser, à diviser ou à rouvrir des blessures. Je crois exactement le contraire. Nous devons pouvoir nous asseoir et parler de notre histoire, même lorsqu’elle dérange. Il s’agit de notre mémoire.

Et puisque nous interrogeons le sens de la peine… Cette réflexion me ramène à un homme encore vivant.
Théophile Mba Nteme. Condamné à mort dans une affaire criminelle particulièrement grave à la fin des années 1980, puis maintenu en détention après l’abolition de la peine capitale, il est aujourd’hui septuagénaire et a passé près de quatre décennies derrière les barreaux. Il est présenté depuis longtemps
comme un détenu au comportement exemplaire.

Notre droit prévoit que la libération conditionnelle participe à la réinsertion du condamné et à la prévention de la récidive. La loi portant abolition de la peine de mort prévoit par ailleurs qu’un condamné à perpétuité ne peut bénéficier d’une telle mesure avant d’avoir accompli trente années d’emprisonnement.Soyons précis. Cela ne signifie pas que Mba Nteme doit automatiquement être libéré. Cela signifie que son dossier peut et mérite
désormais d’être examiné. Cette question n’est d’ailleurs pas nouvelle. Il y a quelques années, j’avais déjà interpellé le ministre de la Justice sur son cas. Je ne le rappelle ni pour revendiquer une quelconque
antériorité ni pour personnaliser un débat qui me dépasse. Je le rappelle tout simplement parce que les années ont passé. Le ministre auquel cette interpellation était adressée a quitté ses fonctions. Mba Nteme, lui, est toujours en prison. La prison sanctionne. Elle protège la société.

Mais elle ne devrait pas avoir pour seule finalité d’exclure définitivement un être humain du monde des vivants. Elle porte aussi une ambition de réinsertion, d’amendement et, pourquoi ne pas employer le mot, de rédemption. Après près de quatre décennies de détention, demander que la justice réexamine la situation d’un homme devenu vieux n’est ni nier le crime ni mépriser la victime. C’est simplement demander à la peine de conserver un sens.

Transmettre une histoire, pas seulement des monuments. Voilà, à mon sens, ce que Hollando devrait nous rappeler. Nous ne voulons pas seulement transmettre à nos enfants des immeubles et des monuments. Nous devons aussi leur transmettre une histoire. Parce que cette histoire est la leur.

Une histoire documentée et assumée. Une histoire qui ne gomme ni les crimes ni les victimes. Une histoire capable aussi d’interroger la raison d’État, les procès politiques, les erreurs possibles, les silences et les
zones d’ombre. Car un pays ne transmet pas seulement à ses enfants ce qu’il a construit.
Il leur transmet aussi ce qu’il a été.

Michel Ongoundou Loundah

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