Détenu pour escroquerie depuis 4 ans : sa mère écrit à Oligui pour demander que la justice tranche cette affaire
Il y a des lettres qui dénoncent. D’autres qui supplient. Et puis il y a celle de Philomène Okome Ndong, qui accuse sans tribunal, sans robe noire, mais avec la force brute d’une mère qui n’a plus que ses mots pour plaider. Adressée au président de la transition, Brice Clotaire Oligui Nguema, cette lettre ouverte publiée le 14 avril sur les réseaux sociaux ne raconte pas seulement une détention. Elle expose, presque cliniquement, les lenteurs, les angles morts et les ambiguïtés d’une justice gabonaise souvent critiquée, rarement disséquée avec autant de frontalité.

Une affaire qui dure… et qui use
Au centre de cette affaire : Landry Nze Essame, entrepreneur présenté comme dynamique, aujourd’hui détenu depuis septembre 2022 dans une affaire d’escroquerie. Trois ans de procédure. Quatre renvois d’audience. Une nouvelle échéance fixée au 21 avril. Et une question simple, brutale : combien de temps faut-il à la justice pour dire le droit ?
Pour un journaliste spécialisé en procédure judiciaire que nous avons sollicité, la situation n’a rien d’exceptionnel et c’est précisément le problème : « Le Gabon souffre d’une justice à double vitesse : rapide quand il faut frapper, lente quand il faut trancher. Le temps judiciaire devient une peine parallèle. » Dans ce dossier, la détention provisoire semble s’étirer au point de se confondre avec une sanction avant jugement. Une dérive dénoncée de longue date par les praticiens du droit, mais rarement illustrée avec autant de visibilité.
L’ambiguïté comme méthode ?
Le cas Essame intrigue aussi par ses zones grises. Comment expliquer qu’un détenu annoncé parmi les 274 libérations du 16 mars ne soit finalement pas libéré ? Erreur administrative ? Revirement judiciaire ? Ou simple illusion statistique ? Dans un système judiciaire solide, ce type de contradiction appelle des clarifications rapides. Ici, il alimente un doute plus profond : celui d’une justice qui communique sans expliquer, qui décide sans toujours justifier. Pour notre analyste, cette opacité est révélatrice : « L’ambiguïté est devenue structurelle. On ne sait jamais si l’on est face à une lenteur procédurale normale ou à un dysfonctionnement. Et c’est cette incertitude qui fragilise la confiance. »
Avocat ou variable d’ajustement ? Autre angle mort de cette affaire, le rôle de la défense. La mère accuse ouvertement l’avocat Ange Kevin Nzigou de négligence, voire d’abandon. Honoraires versés, biens vendus, silence en retour. Si ces accusations restent à établir, elles posent une question sensible : qui contrôle les défenseurs lorsque la défense elle-même vacille ? Dans de nombreux systèmes, les ordres professionnels jouent un rôle de régulation. Mais ici, malgré une saisine du bâtonnier, aucun retour n’aurait été enregistré depuis plusieurs mois. Silence administratif ou inertie corporatiste ? Là encore, l’ambiguïté domine.
Parole d’un ancien détenu : “on finit par oublier pourquoi on est là”
Pour compléter cette analyse, nous avons recueilli le témoignage d’un ancien détenu passé par le système carcéral gabonais. Son récit fait écho à celui décrit dans la lettre : « Au début, tu comptes les jours. Après, tu comptes les reports d’audience. Et puis tu ne comptes plus rien. La détention provisoire devient une zone floue où tu n’es ni coupable ni innocent. Juste oublié. » Ce témoignage met en lumière une réalité souvent tue : la détention prolongée ne détruit pas seulement une liberté, elle érode une identité.
Dans ce contexte, la justice n’est plus seulement lente elle devient psychologiquement destructrice. Une descente sociale en cascade. Au fil de la lettre, le dossier judiciaire déborde largement du cadre pénal. Il devient social, presque anthropologique. Biens perdus, logement précaire, famille disloquée : la procédure agit comme un effet domino. Ce que décrit Philomène Okome Ndong, c’est moins une affaire qu’un effondrement. Celui d’une famille passée, selon ses mots, de la stabilité à la survie.
Justice lente, justice injuste ?
La question n’est pas nouvelle, mais elle revient ici avec insistance : une justice lente est-elle encore une justice ? Dans les standards internationaux, la durée raisonnable des procédures est un principe fondamental. Mais dans la pratique gabonaise, ce principe semble souvent théorique. Le journaliste spécialisé tranche, sans détour : « Quand une procédure dure trop longtemps, elle produit sa propre injustice. Même une décision juste arrive trop tard pour réparer les dégâts. »
Une lettre comme dernier recours… ou comme mise en accusation ? En s’adressant directement au chef de l’État, la mère franchit une ligne symbolique : celle qui sépare la justice institutionnelle de l’arbitrage politique. Ce geste, fréquent dans les systèmes où la confiance judiciaire s’érode, pose une question délicate la justice doit-elle être corrigée par le pouvoir exécutif ? Car derrière l’appel à l’aide se cache une réalité plus dérangeante lorsque les tribunaux ne rassurent plus, c’est vers le politique que l’on se tourne.
Le syndrome d’une justice sous tension
L’affaire Essame n’est peut-être pas unique. Mais elle est révélatrice. Révélatrice d’un système où la détention provisoire s’éternise la communication judiciaire reste opaque, la responsabilité des acteurs est difficile à établir et où les justiciables finissent par chercher justice ailleurs que dans la justice. Dans ce miroir trouble, une certitude émerge : la lenteur n’est pas qu’un défaut technique. Elle est devenue un facteur de défiance. La lettre de Philomène Okome Ndong n’apporte pas de preuve. Elle ne rend pas de verdict. Mais elle pose, avec une brutalité rare, la question essentielle à quoi sert une justice qui tarde à être rendue ? Dans une démocratie, la réponse devrait être évidente. Dans le Gabon d’aujourd’hui, elle reste en suspens.



