Biens mal acquis et brouille avec le Congo : le Gabon à l’offensive pour la défense de ses intérêts

Paradoxe du jour : il y a encore quelques semaines, Libreville et Brazzaville affichaient une belle entente diplomatique. Aujourd’hui, le Gabon apporte son soutien au renvoi devant le tribunal correctionnel de Paris de proches de la famille Sassou-Nguesso dans le dossier des « biens mal acquis ». La diplomatie centrafricaine pardon, l’Afrique centrale vient peut-être d’inventer un nouveau concept : l’amitié présidentielle avec convocation judiciaire en option.
Car le dossier est tout sauf anodin. Selon des informations publiées début septembre, les avocats de l’État gabonais ont transmis à la justice française des observations soutenant le renvoi devant le tribunal correctionnel d’Antoinette Sassou-Nguesso et d’Omar-Denis Junior Bongo. La note de l’État gabonais, longue de 53 pages, vient donc placer officiellement Libreville dans une position particulièrement offensive dans cette procédure. Et soudain, les vieux sourires diplomatiques prennent une drôle de couleur.
LE GABON CHANGE-T-IL DE FAMILLE POLITIQUE ?
Il faut mesurer la portée politique de cette initiative. Pendant plusieurs décennies, les élites dirigeantes de Libreville et de Brazzaville ont évolué dans un même écosystème politique régional : mêmes réseaux, mêmes cercles d’influence, mêmes rencontres au sommet, mêmes solidarités de palais et, parfois, des liens familiaux qui dépassaient largement les frontières. La relation entre les deux capitales ne reposait donc pas uniquement sur les intérêts classiques de deux États voisins.
Elle avait aussi une dimension personnelle, familiale et politique. C’est précisément ce vieux logiciel que le pouvoir d’Oligui Nguema semble vouloir progressivement reprogrammer. Et c’est là que l’affaire devient intéressante. Car soutenir judiciairement une procédure française visant la famille du président congolais n’est pas exactement le meilleur moyen de faire plaisir à Brazzaville. On peut toujours appeler cela une simple affaire de droit. Mais en politique, le choix du moment est rarement innocent.
JUILLET : POIGNÉES DE MAIN. SEPTEMBRE : DOSSIERS JUDICIAIRES.
Le calendrier est presque comique. Le 23 juillet 2026, Denis Sassou-Nguesso et Brice Clotaire Oligui Nguema se retrouvaient à Libreville pour parler coopération et relations bilatérales. Les deux États affichaient alors leur volonté de renforcer leurs échanges et leur coopération. Quelques semaines plus tard, voilà le Gabon qui soutient devant la justice française une demande visant notamment la Première dame congolaise. Il y a des poignées de main qui durent moins longtemps que les procédures judiciaires. Et celle-ci pourrait laisser quelques traces de doigts.
Bien entendu, il faut éviter le raccourci facile : le Gabon n’a pas déclaré la guerre au Congo. La procédure judiciaire française suit son propre chemin et les personnes visées demeurent présumées innocentes tant qu’une décision définitive n’a pas établi leur culpabilité. Mais politiquement, le message envoyé à Brazzaville est difficile à ignorer. Libreville ne semble plus vouloir jouer exactement le même rôle qu’hier.
LA FIN DU « SYNDICAT DES VIEUX POUVOIRS » ?
C’est probablement ici que se trouve le véritable enjeu. Depuis son arrivée au pouvoir en 2023, Oligui Nguema cherche à construire sa propre légitimité autour d’une promesse de rupture avec certaines pratiques de l’ancien système gabonais. Le pouvoir actuel veut apparaître comme celui de la restauration de l’État, de la récupération du patrimoine public, de la lutte contre la corruption et de la moralisation de la gestion publique. Dans cette logique, l’affaire des biens mal acquis devient presque un formidable laboratoire politique.
Le Gabon ne peut pas réclamer la transparence chez les autres tout en donnant l’impression de fermer les yeux sur son propre passé. Or le dossier français concerne précisément l’ancien système gabonais et ses ramifications familiales. Le Parquet national financier français a requis, en juillet 2026, le renvoi devant le tribunal correctionnel de 18 personnes physiques dans le dossier des biens mal acquis gabonais, parmi lesquelles figurent des membres de la famille Bongo, ainsi que des personnes liées au clan Sassou-Nguesso.
Voilà donc le paradoxe : pour solder l’ancien système gabonais, Libreville doit accepter de regarder dans des dossiers où les histoires gabonaise et congolaise se sont longtemps entremêlées. Et quand on tire sur un fil de famille politique, il arrive que toute la pelote vienne avec. Faut-il pour autant parler de rupture diplomatique ? Pas encore. Et certainement pas de guerre froide entre Libreville et Brazzaville. Les intérêts des deux pays sont trop importants pour être balayés par un seul dossier judiciaire.
Le Gabon et le Congo partagent une frontière, des intérêts économiques, des enjeux sécuritaires et environnementaux, ainsi qu’une appartenance commune à l’espace de l’Afrique centrale. Mais la relation peut connaître quelque chose de plus subtil : une prise de distance politique. Et c’est probablement beaucoup plus intéressant. Oligui Nguema pourrait vouloir sortir de l’ancienne géopolitique des solidarités automatiques entre présidents de la sous-région. Autrement dit : « Nous sommes voisins, nous coopérons, mais nous ne sommes plus liés par les mêmes fidélités politiques. » Cette nuance pourrait devenir la nouvelle doctrine de Libreville.
BRAZZAVILLE PEUT-IL LAISSER PASSER ?
C’est là que commence le véritable feuilleton. Denis Sassou-Nguesso n’est pas un novice en politique régionale. Le président congolais possède une longue expérience des rapports de force d’Afrique centrale et a longtemps occupé une place importante dans les équilibres diplomatiques régionaux. Il serait donc naïf d’imaginer que Brazzaville va simplement regarder passer le train judiciaire français. La réaction pourrait être discrète. Pas nécessairement une déclaration incendiaire. Pas nécessairement une crise diplomatique ouverte.
Mais plutôt une réduction de certains gestes politiques, un refroidissement des relations personnelles, des arbitrages différents dans les organisations régionales ou encore une redistribution des alliances. En Afrique centrale, les ruptures diplomatiques ne commencent pas toujours par des communiqués. Elles commencent parfois par des téléphones qui sonnent moins souvent. Et c’est précisément ce qui pourrait arriver.
OLIGUI PEUT-IL SE PERMETTRE DE FÂCHER SASSOU ?
Voilà la question que les diplomates de Libreville doivent probablement se poser. Car rompre avec l’ancien système ne signifie pas nécessairement rompre avec tous ses anciens partenaires. Le Congo reste un voisin stratégique. Et Oligui Nguema, lorsqu’il était encore à la tête de la transition, avait lui-même cherché l’appui de Sassou-Nguesso, notamment dans le contexte de l’isolement régional du Gabon après le coup d’État de 2023.
Le retournement est donc particulièrement spectaculaire. Hier, Brazzaville pouvait apparaître comme un partenaire utile au nouveau pouvoir gabonais. Aujourd’hui, certains intérêts liés au cercle présidentiel congolais se retrouvent exposés dans une procédure judiciaire que Libreville soutient. La politique africaine a parfois la mémoire courte. Les dossiers judiciaires, eux, ont la fâcheuse habitude d’avoir une excellente mémoire.
LE RISQUE : QUE LA JUSTICE DEVIENNE UN NOUVEAU TERRAIN DE LA DIPLOMATIE
C’est ici qu’il faudra observer attentivement la suite. Le Gabon est parfaitement fondé, en principe, à défendre ses intérêts et son patrimoine dans une procédure judiciaire. Mais le pouvoir devra prendre garde à ne pas donner l’impression que la justice française devient un instrument de règlement de comptes entre anciennes familles politiques. Car une politique de rupture crédible doit reposer sur une règle simple : mêmes principes pour tout le monde, anciens amis comme anciens adversaires. Sinon, l’opération « nettoyage des placards » risque de produire un effet boomerang. Pourquoi poursuivre certains héritages politiques et patrimoniaux et pas d’autres ? Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi ceux-là ? Et surtout : où s’arrête le devoir de justice et où commence la vengeance politique ? Voilà les questions auxquelles le nouveau pouvoir gabonais devra répondre.
Le véritable danger pour la relation Gabon-Congo n’est peut-être même pas le procès. C’est le symbole. Car si Libreville décide réellement de tourner la page des anciennes solidarités de palais, alors Brazzaville perd quelque chose de plus précieux qu’un allié diplomatique : un partenaire issu du même ancien système régional. Et si cette tendance se confirme, l’Afrique centrale pourrait entrer dans une nouvelle séquence. Une génération politique issue des anciens régimes tente de conserver ses réseaux. Une nouvelle génération de dirigeants cherche, elle, à construire sa propre légitimité. Entre les deux, les vieilles alliances deviennent soudain négociables.
ET SI LE GABON ÉTAIT EN TRAIN DE DIRE : « FINI LE COUSINAGE POLITIQUE » ?
C’est peut-être finalement le véritable message d’Oligui Nguema. Pas nécessairement : « Libreville fait la guerre à Brazzaville. » Mais plutôt : « Libreville n’est plus disposée à protéger automatiquement les intérêts hérités de l’ancien système. » La nuance est fondamentale. Et elle pourrait modifier durablement les rapports de force en Afrique centrale. Car après avoir été longtemps gouvernée comme une affaire de familles, de réseaux et de fidélités personnelles, la région pourrait progressivement voir émerger une politique davantage fondée sur les intérêts propres de chaque État.
Ce serait, en théorie, une bonne nouvelle. Encore faudrait-il que la règle soit appliquée à tout le monde. Car le vrai test d’Oligui Nguema ne sera pas de savoir s’il peut ouvrir les placards de ses voisins. Ce sera de savoir s’il aura le courage d’ouvrir jusqu’au bout les siens. Et dans les vieilles armoires de la politique gabonaise, Dieu sait qu’il reste encore quelques cintres. La prochaine crise Gabon-Congo se jouera-t-elle au palais… ou au tribunal de Paris ? Pour l’instant, les présidents continuent de se serrer la main. Mais à Paris, les dossiers, eux, commencent à parler. Et contrairement aux poignées de main présidentielles, les dossiers judiciaires ne sourient jamais pour la photo.



