Tribune libre : » Droit de grève, attention à la tentation autoritaire
Depuis le 16 août 2026, des propos prêtés au Président de la République ont fait l’effet d’une secousse dans le paysage social gabonais. « C’est fini le chantage. Celui qui décide de rentrer en grève doit en assumer les conséquences », aurait-il déclaré, selon des déclarations relayées par plusieurs sources .
Si cette sortie peut être interprétée comme une marque d’autorité, elle soulève en réalité une question bien plus profonde : le Chef de l’État est-il en train de basculer vers une posture de confrontation qui risque de briser le lien de confiance si durement reconstruit avec le peuple ?
En laissant certains conseillers de l’ombre imposer une ligne dure, le Président s’expose à un double danger : politique d’abord, social ensuite. Ce n’est pas une simple stratégie de communication offensive, mais un signal d’alarme préoccupant qui pourrait ouvrir un fossé infranchissable entre le sommet de l’État et les travailleurs gabonais.
Droit de grève : un fondement constitutionnel, pas un « chantage »
Il convient de rappeler un principe élémentaire : le droit de grève n’est ni une sédition, ni un complot contre l’État, ni une offense personnelle envers le Chef de l’État. Il est inscrit à l’article 23 de la Constitution gabonaise comme un droit fondamental. Loin d’être une menace, il constitue souvent le dernier recours de citoyens qui, après avoir multiplié les courriers et les préavis, se heurtent à un mur de silence.
Derrière chaque mouvement social, il y a des réalités humaines douloureuses : des salaires rongés par l’inflation, des carrières bloquées depuis des années, des familles qui peinent à joindre les deux bouts. Qualifier cette détresse de « chantage », c’est non seulement nier la légitimité de la souffrance, mais aussi commettre une erreur stratégique majeure. C’est transformer une revendication sociale en un affrontement personnel avec le pouvoir, ce qui ne peut qu’aggraver les tensions.
Les conseillers présidentiels sous le feu des critiques
Qui donc pousse le Président vers ce piège de la confrontation ? C’est la question qui taraude les observateurs et les syndicalistes. Plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer l’influence de conseillers isolés, qui semblent privilégier la menace à la négociation, la sanction au dialogue.
Ces collaborateurs, souvent déconnectés des réalités du terrain, spéculent sur une fermeté de façade pour masquer leur propre incapacité à conduire des réformes concertées. Un conseiller loyal, rappellent les sages, n’est pas celui qui durcit le ton pour donner une illusion de puissance, mais celui qui met en garde le souverain contre les risques d’une rupture avec le monde du travail.
L’histoire récente du Gabon est édifiante à cet égard. Sous le précédent régime, l’entourage présidentiel avait excellé dans l’autosatisfaction et le mépris des réalités sociales, présentant toute revendication comme un acte d’hostilité. Ce cercle vicieux a fini par isoler le pouvoir, jusqu’à l’effondrement. Aujourd’hui, certains redoutent que les mêmes erreurs ne se reproduisent.
Les risques d’une impasse sociale
La réforme envisagée, notamment la suppression des avancements automatiques, est citée comme un exemple type de réforme imposée par le haut sans concertation préalable. Une telle méthode pourrait déclencher une déflagration sociale aux conséquences lourdes :
Paralysie des services publics : écoles, hôpitaux et administrations à l’arrêt ;
Rupture de confiance : perte accélérée de l’élan populaire qui soutient encore la transition ;
Radicalisation des postures : lorsque le dialogue institutionnel est fermé, la rue devient le seul exutoire.Les enseignants, les soignants, les agents publics ne sont pas les ennemis de la République. Ce sont eux qui, au quotidien, font tenir le pays debout. Les humilier ou les menacer ne réglera aucune crise budgétaire ni administrative ; cela ne fera qu’alimenter une colère dévastatrice.
Un appel au dialogue avant qu’il ne soit trop tard
Face à cette situation, plusieurs organisations syndicales et associations de la société civile lancent un appel solennel au Président de la République :
Écarter les conseils extrémistes qui incitent à l’épreuve de force ;
Ouvrir immédiatement une table ronde avec l’ensemble des partenaires sociaux, sans préalable restrictif ;
Engager des négociations transparentes sur les réformes (avancements, conditions de travail) avec un calendrier réaliste et des garanties crédibles.
La véritable force d’un leader ne se mesure pas à sa capacité à faire taire les contestations par la peur, mais à son aptitude à écouter ce qu’elles révèlent, à corriger ce qui doit l’être et à protéger la dignité de chacun.
Le pays regarde. L’Histoire ne retiendra pas la dureté d’une déclaration, mais la sagesse et la responsabilité des actes qui suivront. Il est encore temps d’éviter le gouffre.
( Par Étienne MAKOUNGOU, Penseur Libre de Lowa )



