Commerce : un enfant n’est ni un commerçant, ni un soutien de famille, ni une variable d’ajustement de la pauvreté…
Il aura fallu une descente des autorités dans les marchés de Mont-Bouët et de Petit-Paris pour rappeler une évidence que le pays semblait avoir oubliée : un enfant n’est ni un commerçant, ni un soutien de famille, ni une variable d’ajustement de la pauvreté. Pourtant, dans les rues de Libreville, cette réalité s’est installée au point de devenir un élément du décor urbain.
Chaque jour, les automobilistes s’arrêtent aux feux tricolores. Les clients négocient quelques citrons, une paire de chaussettes ou un sac de marché. Les vendeurs interpellent les passants. Et, au milieu de cette agitation, des enfants travaillent pendant que d’autres sont assis sur les bancs de l’école. Le plus inquiétant n’est peut-être pas leur présence. C’est l’indifférence collective qu’elle inspire.
L’opération conduite par le ministère de la Justice, le Parquet des mineurs, la Police nationale et les Affaires sociales a permis de retirer plusieurs dizaines d’enfants de la rue. L’action est salutaire. Elle rappelle que le Code de l’enfant interdit l’exploitation économique des mineurs et que l’État demeure le premier garant de leur protection.
Mais une question dérange : pourquoi faut-il organiser des opérations coup de poing pour découvrir ce que tout Libreville voit depuis des années ?
Le droit de l’enfant est pourtant sans ambiguïté. Il reconnaît à chaque mineur le droit à l’éducation, à la santé, à la protection contre l’exploitation économique et à un développement harmonieux. Ces droits ne sont pas des promesses électorales ni des déclarations de circonstance. Ils constituent des obligations juridiques qui s’imposent à l’État, aux familles et à l’ensemble de la société.
Lorsqu’un enfant de onze ans explique qu’il vend dans la rue pour payer le loyer familial, ce n’est pas un témoignage de courage. C’est l’aveu silencieux d’un système social qui a transféré aux plus fragiles des responsabilités qui incombent aux adultes.
Au Gabon, le travail des enfants ne prospère pas uniquement parce que certaines familles sont pauvres. Il prospère aussi parce que les mécanismes de protection sociale restent insuffisants, parce que le suivi scolaire demeure fragile et parce que l’exploitation des mineurs est trop souvent tolérée lorsqu’elle prend le visage de la survie.
La véritable satire est là : la République découvre périodiquement des enfants vendeurs qu’elle croise pourtant quotidiennement aux feux rouges. On retire les mineurs des trottoirs pendant quelques heures, les caméras immortalisent l’opération, les communiqués saluent la mobilisation, puis la ville reprend son rythme… jusqu’à la prochaine descente.
Or, la protection de l’enfance ne peut fonctionner selon le calendrier des opérations médiatiques. Elle exige une présence permanente des services sociaux, des inspections régulières, des politiques familiales efficaces et une justice capable de poursuivre les adultes qui tirent profit de l’exploitation des enfants.
Il serait également réducteur de faire porter toute la responsabilité aux parents. Beaucoup sont confrontés au chômage, à la précarité et à l’absence de revenus stables. La loi doit sanctionner ceux qui exploitent les mineurs, mais l’État doit simultanément offrir des alternatives économiques aux familles les plus vulnérables. Punir sans accompagner reviendrait à traiter les conséquences sans s’attaquer aux causes.
Un pays qui accepte qu’un enfant vende des marchandises pour financer sa scolarité finit par transformer l’école en luxe et le travail précoce en nécessité. C’est une contradiction profonde pour une nation qui affirme placer la jeunesse au cœur de son projet de développement.
La réussite de cette opération ne se mesurera donc pas au nombre d’enfants retirés des marchés en une journée. Elle se mesurera dans quelques mois, lorsque ces mêmes enfants seront toujours à l’école, protégés par leur famille, accompagnés par les services sociaux et définitivement éloignés des trottoirs.
Car une société ne se juge pas seulement à la qualité de ses lois. Elle se juge surtout à la manière dont elle protège ceux qui ne peuvent pas encore se protéger eux-mêmes. Tant que des enfants continueront de remplacer leurs cahiers par des marchandises, ce ne sont pas eux qui auront échoué. C’est la conscience collective qui restera en défaut.



