Politique

Tribune « Corruption : quand Manille brandit le glaive, Libreville détourne le regard. »

(Par Étienne MAKOUNGOU)

Il est des initiatives législatives qui, qu’on les approuve ou qu’on les redoute, ont le mérite de poser brutalement les termes du débat. Aux Philippines, le projet de loi visant à instaurer la peine de mort par peloton d’exécution pour les responsables publics coupables de corruption s’inscrit dans cette logique radicale : frapper fort pour dissuader durablement.

En ciblant indistinctement les plus hauts dirigeants, les élus locaux, les forces armées et la police, le House Bill 11211 entend ériger une ligne rouge absolue contre le pillage des ressources publiques. Certes, la sévérité extrême de la sanction interroge, notamment au regard des principes fondamentaux du droit à la vie et des engagements internationaux.

Mais au-delà de la controverse, un message clair émerge : la corruption n’est pas une simple dérive administrative, elle est perçue comme une trahison majeure de l’intérêt national, justifiant une réponse exceptionnelle. L’État philippin, à travers ce texte, affirme sa volonté de restaurer la peur de la sanction là où l’impunité a trop longtemps prospéré.

Ce contraste est saisissant lorsqu’on tourne le regard vers d’autres latitudes, notamment le Gabon. Ici, point de projet de loi spectaculaire ni de rupture symbolique. Pourtant, les scandales financiers impliquant des hauts fonctionnaires ne manquent pas. Les révélations s’accumulent, les soupçons s’épaississent, mais les conséquences, elles, peinent à suivre.

Rares sont les responsables mis en cause qui choisissent de se retirer temporairement de leurs fonctions pour se mettre à la disposition de la justice, comme l’exigerait pourtant une éthique minimale de responsabilité publique.

La présomption d’innocence, principe fondamental de tout État de droit, est souvent invoquée — à juste titre — pour justifier le maintien en poste. Mais elle ne saurait devenir un bouclier commode contre toute exigence morale. Gouverner, ce n’est pas seulement être juridiquement irréprochable jusqu’à preuve du contraire ; c’est aussi accepter de rendre des comptes, de préserver la crédibilité des institutions, et, lorsque le doute est sérieux, de s’effacer temporairement pour ne pas entacher la fonction.

Là où Manille (Philippine)envisage la terreur pénale pour restaurer la probité, Libreville (Gabon)semble encore hésiter à imposer la simple décence politique. Entre l’exécution capitale et l’absence de retrait volontaire, l’écart est vertigineux, presque indécent.

Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une justice expéditive ou disproportionnée, mais de souligner une évidence : une démocratie ne peut survivre durablement si ses élites échappent, en pratique, à toute forme de reddition des comptes.

La véritable question n’est donc pas de savoir s’il faut fusiller les corrompus, mais pourquoi, dans certains États, il est déjà si difficile d’obtenir qu’un responsable mis en cause se mette en retrait le temps de faire la lumière. Entre l’excès de rigueur et le défaut de responsabilité, il existe une voie d’équilibre : celle d’une justice indépendante, rapide, et d’une culture politique fondée sur l’exemplarité.

Tant que cette exigence ne s’imposera pas avec évidence, les discours sur la lutte contre la corruption resteront lettre morte. Et les citoyens, eux, continueront d’assister, impuissants, à ce spectacle désolant où la gravité des accusations contraste cruellement avec la légèreté des conséquences.

 

 

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