Société

560 millions évaporés à l’Education : le grand théâtre des « je n’ai fait qu’obéir »

Au Gabon, l'école manque de craies, les salles de classe tombent en ruine, les enseignants réclament leurs primes, les élèves s'entassent dans des établissements délabrés... mais manifestement, certains ont trouvé la formule magique pour transformer les difficultés du système éducatif en opportunités d'enrichissement personnel.

La dernière affaire qui secoue le ministère de l’Éducation nationale ressemble à un manuel pratique de la prédation administrative. Plus de 560 millions de FCFA auraient disparu dans un système présumé de surfacturation de bons de caisse. Une vingtaine d’agents de la Direction centrale des affaires financières ont été interpellés. Une vingtaine. Rien que cela.

Dans un pays normal, une telle somme permettrait de construire des salles de classe, d’équiper des laboratoires, de payer des vacations ou de financer des programmes pédagogiques. Au Gabon, elle semble avoir servi à alimenter une autre forme d’éducation : celle de l’apprentissage accéléré des techniques de siphonnage du trésor public.

« Je n’ai fait qu’obéir »

Comme dans toutes les grandes affaires financières, la défense est déjà prête. « Nous ne sommes pas ordonnateurs. Nous avons simplement exécuté les instructions. » Une phrase devenue le refrain national des scandales financiers gabonais. Personne ne décide. Personne ne signe. Personne ne contrôle. Personne ne profite. Mais l’argent disparaît quand même.

C’est un phénomène presque surnaturel. Les fonds publics s’évaporent régulièrement sans que personne n’en soit responsable. Une sorte de magie administrative exclusivement gabonaise qui mériterait une étude scientifique.

Car enfin, comment plus d’un demi-milliard de francs peut-il circuler dans les circuits financiers de l’État sans validation hiérarchique, sans contrôle budgétaire, sans visa administratif, sans ordonnancement et sans surveillance ? La question est si évidente qu’elle devient gênante. Si les agents arrêtés ne sont que des exécutants, alors où se trouvent les concepteurs du système ?

Le véritable scandale n’est pas les 560 millions

Le véritable scandale n’est même plus le montant. Le véritable scandale est que l’opinion publique n’est plus surprise. Chaque semaine apporte son lot de détournements, de surfacturations, de marchés suspects, de paiements fictifs ou de dépenses sans justificatifs. À force, le citoyen finit par considérer ces révélations comme une rubrique ordinaire de l’actualité nationale. L’indignation laisse place à la résignation.

Et c’est précisément là que réside le danger. Quand la corruption devient banale, elle cesse d’être un accident pour devenir un mode de gouvernance.

Les enseignants réclament leurs droits, d’autres se servent

L’ironie est particulièrement cruelle. Pendant que des syndicats multipliaient les grèves pour réclamer le paiement de leurs droits légitimes, des millions de francs circulaient discrètement dans des mécanismes aujourd’hui qualifiés de frauduleux.

Des enseignants se battaient pour quelques dizaines de milliers de francs. D’autres manipulaient des centaines de millions. Le contraste est violent. D’un côté, ceux qui produisent la connaissance. De l’autre, ceux qui semblent avoir transformé les finances publiques en caisse privée.

Le système est le problème

Cette affaire dépasse largement la responsabilité de quelques agents. Elle révèle un problème structurel. Depuis des décennies, les institutions gabonaises souffrent d’un déficit chronique de contrôle, de traçabilité et de reddition des comptes. Les audits arrivent souvent après les scandales. Les enquêtes démarrent lorsque les dégâts sont déjà faits.

Les sanctions interviennent parfois lorsque les fonds ont disparu depuis longtemps. Le système agit davantage comme un médecin légiste que comme un médecin préventif. On constate le décès de l’argent public après sa disparition.

L’épreuve de vérité pour la transition

Le pouvoir actuel a fait de la lutte contre la corruption et de la restauration de l’État une priorité affichée. Cette affaire constitue donc un test grandeur nature. Les Gabonais observeront attentivement si l’enquête remonte jusqu’aux véritables centres de décision ou si elle s’arrête aux exécutants les plus exposés. Car l’histoire administrative africaine est remplie de petits fonctionnaires sacrifiés pendant que les véritables bénéficiaires demeurent invisibles.

La transparence ne se mesure pas au nombre d’arrestations. Elle se mesure à la capacité d’identifier toute la chaîne des responsabilités, du simple agent au décideur le plus élevé impliqué.

Le pays des deux Gabon

Cette affaire raconte finalement l’existence de deux Gabon. Le premier est celui des enseignants qui attendent leurs salaires, des parents qui peinent à acheter les fournitures scolaires et des élèves qui étudient dans des conditions difficiles.

Le second est celui des réseaux administratifs capables de faire circuler des centaines de millions de francs dans des opérations dont l’utilité réelle reste à démontrer.

Tant que ces deux réalités continueront à coexister, les discours sur l’émergence, la transformation économique ou la justice sociale auront du mal à convaincre. Car chaque franc détourné à l’Éducation n’est pas seulement une perte financière. C’est une salle de classe qui ne sera pas construite.

C’est un enseignant qui ne sera pas payé. C’est un élève qui verra son avenir compromis. Et c’est, surtout, un peu plus de confiance qui disparaît entre les citoyens et leur administration. Une confiance qui, elle aussi, semble aujourd’hui en déficit chronique.

 

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