Société

Tribune libre : « l’Iboga et l’ibogaïne sont gabonais »

De la forêt gabonaise aux laboratoires étrangers 

Par Guy Bertrand Mapangou

L’Iboga est aujourd’hui au centre d’un regain d’intérêt scientifique international. Son principal alcaloïde, l’ibogaïne, fait l’objet de recherches dans plusieurs laboratoires étrangers, notamment pour son potentiel dans le traitement des addictions. De nouvelles études explorent également ses effets possibles sur la dépression et certains troubles associés aux traumatismes psychiques.

Mais derrière cette actualité scientifique se trouve une histoire beaucoup plus ancienne, profondément liée au Gabon. L’Iboga n’est pas une invention de laboratoire. C’est une plante profondément enracinée dans le patrimoine naturel, culturel et spirituel gabonais. Cette plante est, entre autres, appelée par les anciens, bien longtemps avant l’arrivée des Occidentaux au Gabon,  »Ghétété ghé nòngòni » :  »la plante qui lève le voile… »

L’ibogaïne entre officiellement dans l’histoire scientifique occidentale au début du XXe siècle. L’ouvrage, « De l’iboga et de l’ibogaïne », du Dr Albert Landrin (1879-1964) publié à Paris en 1905, sous la direction de M. Pouchet, apporte à cet égard un éclairage particulièrement intéressant.

Dans ses premières pages (t. 1, chap. 1-13), l’auteur décrit des usages locaux de l’iboga, notamment comme un psychotrope dans les pratiques initiatiques. Il souligne également que les propriétés attribuées à la plante par les populations africaines ont contribué à orienter les premières recherches thérapeutiques.

Le même ouvrage fournit, par ailleurs, des indications précieuses sur la récolte, la préparation et l’usage de l’iboga, selon les savoirs traditionnels rapportés du Cap Lopez, situé dans le delta du fleuve Ogooué, au Gabon, et du nord-est du même territoire.

Les pages 377 à 472 décrivent déjà différents procédés d’extraction et de purification ainsi que plusieurs formes d’ibogaïne. Bien que ces éléments ne suffisent évidemment pas à établir une propriété exclusive et définitive de l’Iboga au Gabon, ils montrent néanmoins aux lecteurs contemporains une documentation historique qui mérite d’être étudiée avec toute l’attention nécessaire.

Toutefois, il apparaît que cette découverte scientifique ne doit pas faire oublier une réalité essentielle : les propriétés de l’Iboga étaient connues depuis des millénaires par les chamanes gabonais.

En effet, l’Iboga était déjà utilisé au Gabon depuis plusieurs générations. Notamment dans des pratiques initiatiques telles que le Bwiti, le Mabandji, etc. Par ailleurs, les savoirs ancestraux, transmis par certaines communautés culturelles gabonaises (Tsogo, Apindji, Gisir…), constituent aussi des outils essentiels à l’écriture de l’histoire de l’Iboga.

Près d’un siècle après les premiers travaux scientifiques des Européens sur l’Iboga, un nouvel épisode a donné une dimension particulière au développement de l’histoire de cette plante.

En 1987, Howard Lotsof, accompagné notamment de son épouse Norma, de Bob Sykes et de leur interprète Bill Gladstone, se rend à Libreville. Il souhaite obtenir de l’Iboga pour poursuivre des recherches sur le potentiel de l’ibogaïne dans le traitement des addictions.  Le groupe rencontre le président Omar Bongo (1935-2009) et son conseiller scientifique, le Dr Jean-Noël Gassita (1933-2022).

Selon le récit de ce voyage, rapporté dans _The Ibogaine Story: Report on the States Mind Project_, la démarche de Lotsof aurait été axée sur la découverte d’une plante aux vertus thérapeutiques, notamment dans le traitement de la dépendance et des troubles psychiques. Il évoque également la possibilité d’extraire l’ibogaïne dans un contexte scientifique et médical.

Le récit de Howard Lotsof rapporte également un échange particulièrement symbolique avec le président Omar Bongo. À cet égard, Lotsof aurait expliqué que les États-Unis et d’autres pays étaient confrontés à une importante crise de dépendance et qu’il croyait que l’iboga pouvait contribuer à combattre ce fléau.

Lotsof révéla ainsi à Omar Bongo qu’il avait été initié à l’Iboga. Chose qui, d’après le même récit, aurait établi une relation de confiance entre les deux hommes. Selon ce même récit, Omar Bongo accepta alors de mettre l’écorce de l’arbre à la disposition de la fondation NDA et aurait déclaré : « Ce sera le cadeau du Gabon au monde. »

Cette phrase, devenue emblématique, témoigna de la volonté d’Omar Bongo de mettre une ressource gabonaise au service de la recherche scientifique et, potentiellement, de la santé humaine. Mais, avec du recul, une question essentielle se pose : comment faire en sorte qu’un patrimoine offert à la recherche scientifique mondiale demeure également au bénéfice du Gabon et des communautés qui en sont les dépositaires historiques ?

Il ne s’agit ici ni de stigmatiser les laboratoires étrangers, ni de remettre en cause les relations diplomatiques et scientifiques du Gabon avec ses partenaires. Il s’agit plutôt d’inciter la recherche sur l’ibogaïne à se poursuivre via une coopération scientifique internationale.

Néanmoins, coopération ne signifie pas effacement de l’origine de l’Iboga. De la forêt gabonaise aux laboratoires étrangers, l’histoire de l’ibogaïne est celle d’une rencontre entre une plante, des savoirs traditionnels et la science moderne.

Cette histoire mérite désormais d’être documentée avec davantage de rigueur : retrouver les archives, identifier les spécimens sortis du Gabon, documenter les savoirs des communautés, retracer les différentes étapes de la recherche et examiner les questions de propriété intellectuelle et de valorisation.

L’enjeu n’est pas de réécrire l’histoire ni de s’opposer à la science. L’enjeu est plutôt de faire en sorte que l’histoire scientifique de l’ibogaïne ne fasse pas disparaître les origines gabonaises de l’Iboga. Plus d’un siècle après l’identification de l’ibogaïne, l’intérêt scientifique pour cette molécule connaît un nouvel essor.

Le Gabon doit saisir cette opportunité pour renforcer la recherche nationale, préserver les savoirs traditionnels, documenter son patrimoine et construire avec ses partenaires des collaborations fondées sur la reconnaissance mutuelle et l’égalité.

L’iboga peut être étudiée dans les laboratoires du monde entier. Mais son histoire commence au Gabon. Si l’iboga a pu être offert au monde comme un cadeau, il appartient désormais au Gabon de veiller à ce que ce cadeau ne se traduise jamais par l’oubli de son origine, de ses savoirs et de ceux qui l’ont préservé.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page