Quand certains députés français jouent les procureurs sur le Gabon… et oublient de regarder la France
À quelques jours de la visite officielle du président Brice Clotaire Oligui Nguema à l’Élysée, certains députés français semblent avoir trouvé une nouvelle mission : instruire le procès politique du Gabon. Une initiative qui ressemble moins à une contribution au débat diplomatique qu’à une démonstration de vertu à peu de frais.
Le plus surprenant est que ceux qui prétendent parler au nom de la rigueur démocratique commencent par « une erreur de contexte » : qualifier encore le Gabon de « transition » alors que « cette séquence institutionnelle est officiellement close ». Difficile de distribuer des leçons lorsque le dossier que l’on prétend commenter « n’est même pas à jour ».
Pour Libreville, cette question écrite n°16514 déposée le 30 juin est « un acte isolé » qui « n’engage pas la diplomatie française ». Pour preuve « l’invitation et la visite d’État du 20 juillet sont maintenues »
Des « procureurs » sans mandat international
Cette posture interroge. « Depuis quand le Parlement français est-il devenu la chambre d’appel des choix politiques des États souverains ? » Les députés français sont élus pour « contrôler l’action du gouvernement français, répondre aux préoccupations des Français et contribuer au redressement de leur pays ». Ce mandat « ne leur confère pas celui de magistrats internationaux chargés de délivrer des certificats de bonne conduite aux nations africaines ».
Le contraste est saisissant. Car, au Gabon, les parlementaires « ne déposent pas de questions écrites sur les tensions sociales, les difficultés du pouvoir d’achat, les violences urbaines, les déficits publics » en France. Ce silence « traduit le respect d’un principe fondamental des relations internationales, celui de la souveraineté ».
Trois contre-vérités sur les 3 dernières années
La photographie du Gabon dressée dans la question parlementaire ne correspond en rien à la réalité des trois dernières années. Libreville oppose des faits :
Sur la justice : le dossier visant l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze relève de la justice, non du politique . La procédure a été ouverte par le parquet pour des faits financiers présumés. Le chef de l’État s’en est publiquement désolidarisé, au nom de la séparation des pouvoirs, lors de son entretien à France 24 du 2 juin 2026. Une affaire judiciaire n’est pas une affaire politique : la séparation des pouvoirs, c’est aussi cela, l’État de droit .
Sur le numérique : la suspension des réseaux sociaux en février, décidée par une autorité administrative indépendante face aux désordres informationnels, repose depuis le 23 juin sur un cadre légal voté par le Parlement. Objectif : un retour encadré et protecteur, en particulier pour les mineurs.
Sur le social : les chiffres sociaux avancés ne sont pas sourcés. Face aux critiques sur la mortalité hospitalière, le chômage des jeunes ou l’accès à l’eau, Libreville oppose des mesures datées : remboursement des épargnants de Postebank engagé le 19 juin, centrale d’achat contre la vie chère, investissements dans l’eau et l’électricité, transfert d’une part des recettes aux collectivités.
Manganèse : transformer, pas polémiquer
Dernier front oublié par les « procureurs » : le manganèse. L’enjeu central n’est pas la participation au capital d’Eramet, mais l’obligation de transformation locale du manganèse à l’horizon 2029 . Doctrine claire : sans transformation sur le sol gabonais, la ressource ne sera pas exportée. Comilog et la voie ferrée figurent au cœur de la négociation. La souveraineté réelle, c’est la transformation locale du manganèse en 2029, pas une ligne dans un tableau d’actionnaires .
À Paris, certains semblent encore prisonniers d’un vieux réflexe consistant à regarder l’Afrique depuis les bancs de l’Assemblée nationale. Pourtant, la France d’Emmanuel Macron affronte elle-même des défis considérables : défiance envers les institutions, tensions sociales, finances publiques sous pression, débats sur la sécurité, l’immigration ou le pouvoir d’achat. Avant de prétendre corriger les autres, encore faut-il convaincre sur ses propres résultats.
À vouloir incarner les « procureurs permanents de l’Afrique », certains parlementaires français ravivent une image que beaucoup pensaient appartenir au passé : celle d’une classe politique _prompte à donner des leçons à l’extérieur, mais beaucoup plus discrète lorsqu’il s’agit de rendre des comptes sur les difficultés de son propre pays.



