(Tribune libre) Suppression des avancements automatiques : l’assassinat programmé des carrières des agents publics

(Par Étienne MAKOUNGOU, Penseur Libre de Lowa)
Ils ont trente ans de service public, des décennies de loyauté, de sueurs froides et de dossiers bouclés dans l’ombre. Et voilà qu’un ministre dont personne ne sait quel mérite l’a porté au gouvernement ose exiger d’eux… du mérite. La blague est macabre. La pilule, amère. Et les fonctionnaires gabonais, qui viennent tout juste de sortir d’une décennie de gel de leurs carrières, ne sont pas dupes.
La mesure est sur la table : suppression de l’avancement automatique, ce « mécanisme essentiel de reconnaissance de l’expérience, de stabilité des carrières et de sécurité professionnelle », au profit d’une progression subordonnée au mérite, à la performance et à l’évaluation. Sur le papier, cela pourrait presque sonner comme une modernisation. Dans les faits, c’est une insulte.
Car qui porte cette réforme ?
Un ministre qui n’a rien prouvé, sinon sa capacité à survivre dans un fauteuil. Un ministre dont l’unique mérite connu est d’avoir été nommé. Et ce même ministre ose aujourd’hui ériger le mérite en condition d’avancement pour des agents qui, eux, ont passé leur vie à servir l’État, souvent sans reconnaissance, parfois sans salaire décent, sans rappels soldes, toujours sans protection. De qui se moque-t-on ? La question est brutale, mais elle est juste.
Des conseillers qui regardent leur propre carrière se suicider
Que disent les conseillers de ce ministre ? Pour la plupart, ce sont des fonctionnaires. Des hommes et des femmes qui ont grimpé les échelons à la sueur de leur front, qui connaissent les rouages de l’administration mieux que quiconque. Et ils tolèrent que l’on saborde leur propre avenir ? Qu’ils assistent, sans broncher, à l’assassinat programmé de leurs carrières ? Permettez-nous de douter qu’ils soient associés à ce projet. À moins qu’ils n’aient été écartés, contournés, réduits au silence.
Tout porte à croire que cette mesure n’est pas née dans l’enceinte du ministère, mais dans des officines obscures, des cabinets truffés d’amateurs qui n’ont jamais mis les pieds dans une administration publique, qui ignorent tout du statut général des fonctionnaires et des luttes syndicales qui ont arraché, grain par grain, les acquis d’aujourd’hui. Ces cabinets qui croient que gérer des hommes se résume à un tableau Excel et une évaluation arbitraire.
Ces amateurs qui, pour plaire au Président de la République, Chef du Gouvernement Oligui Nguema, se livrent à un bricolage dangereux, sans mesurer les conséquences sociales d’une telle provocation.
Un pétard mouillé qui sent déjà le souffre
Mais les fonctionnaires ne sont pas dupes. Sur le terrain, la colère gronde. Les syndicats, Dynamique Unitaire en tête, montent au créneau. Le Front démocratique socialiste dénonce une réforme « prématurée » et « injuste ». Partout, on pointe du doigt une méthode opaque, un passage en force, une absence totale de dialogue social.
Et face à ce pétard mouillé qu’est cette réforme bricolée dans l’urgence, les fonctionnaires préparent déjà la riposte. Ce qui devait être un chant de cygne pour les initiateurs de ce complot pourrait bien se transformer en un chant de guerre.
La tempête qu’on provoque finit toujours par tout dévaster
Le timing est, pour le moins, curieux. Alors que les rumeurs d’un nouveau gouvernement agitent déjà les couloirs du pouvoir, voilà que l’on s’attaque à la colonne vertébrale de l’État : ses fonctionnaires. En voulant trop jouer avec la tempête, on finit toujours par se faire dévorer. La petite trêve sociale dont bénéficie encore le régime est sur le point de sauter. Et quand elle explosera, elle emportera sur son passage ceux qui ont cru pouvoir réformer l’administration sans la consulter, sans la respecter, sans même connaître son fonctionnement.
Un conseil à ceux qui portent cette réforme : avant d’exiger le mérite des autres, commencez par mériter votre place. Et si vous ne savez pas comment faire, demandez donc aux fonctionnaires que vous voulez juger.
Eux, au moins, savent ce que servir l’État veut dire.



