Agriculture: les tracteurs livrés par le Chef de l’Etat immobilisés faute de compétences et de vision
La grande mécanisation agricole devait faire pousser le manioc. Pour l’instant, certains tracteurs semblent surtout cultiver… la poussière. Au Gabon, il paraît que l’agriculture est en marche. Enfin… surtout sur les communiqués officiels. Depuis plusieurs années, l’État déploie tracteurs, remorques, citernes, charrues et autres engins agricoles dans les provinces. Objectif affiché : moderniser l’agriculture, augmenter la production et conduire le pays vers la souveraineté alimentaire. Sur le papier, tout va bien. Dans les champs, c’est une autre histoire. Car entre le tracteur flambant neuf présenté devant les caméras et le champ effectivement labouré, il semble parfois exister un territoire plus vaste que le Gabon lui-même.
La République des tracteurs garés
Le scénario est désormais presque classique. Un tracteur arrive. On organise une réception. On prononce quelques discours. On prend des photos. On remet symboliquement les clés. On explique que l’agriculture gabonaise entre dans une nouvelle ère. Puis chacun rentre chez soi. Et le tracteur ? Il reste. Dans une cour administrative, un service provincial, une mairie, un garage ou quelque autre espace où il attend tranquillement que quelqu’un se souvienne de lui.
Évidemment, il ne faudrait pas généraliser : tous les engins ne sont pas nécessairement immobilisés et plusieurs exploitations utilisent effectivement ces équipements. Mais le problème de l’immobilisation existe bel et bien. La FAO rapportait encore en juillet 2026, à Lébamba, que de nombreux tracteurs restaient immobilisés faute de conducteurs qualifiés. Voilà donc le miracle de la mécanisation à la gabonaise : on a parfois commencé par acheter la machine avant de s’assurer que quelqu’un saurait la conduire. La charrue avant les bœufs, version République.
Le tracteur, cet animal administratif. Il faut reconnaître à ces machines une qualité remarquable, elles savent parfaitement rester immobiles. Un tracteur ordinaire travaille dans un champ. Le tracteur administratif, lui, travaille surtout dans les inventaires. Il possède un numéro. Il possède une affectation. Il possède un procès-verbal de réception. Il possède parfois même une photographie officielle. Ce qui lui manque parfois, c’est le plus important : des hectares à labourer. Et pendant que les engins attendent, le soleil, la pluie et l’humidité tropicale, eux, ne prennent jamais de congé. La machine neuve finit donc par découvrir les joies de la météo gabonaise. Pluie. Soleil. Humidité. Rouille. Il ne manquerait plus qu’on organise un jour une cérémonie pour inaugurer… la corrosion.
Des milliards de FCFA et une question toute simple
Derrière cette affaire de tracteurs se trouve une question autrement plus sérieuse : Combien le contribuable gabonais a-t-il réellement dépensé et pour quels résultats ? Car l’État peut acheter une machine. Mais le contribuable, lui, ne paie pas pour admirer une machine. Il paie pour obtenir un service public. Si plusieurs dizaines ou centaines d’engins sont achetés avec l’argent public, il faut pouvoir mesurer leur rendement : Combien d’hectares labourés ? Combien de producteurs accompagnés ? Combien de tonnes supplémentaires produites ? Combien d’emplois créés ? Combien de revenus générés ?
Combien de machines en panne ? Combien de machines opérationnelles ? Combien de chauffeurs formés ? Combien de pièces de rechange disponibles ? Et surtout : combien de francs CFA investis pour combien de francs CFA de valeur agricole créée ? Voilà les chiffres que le contribuable aimerait voir. Parce qu’une photographie avec un tracteur ne constitue pas encore un bilan agricole. C’est ici que commence le véritable roman. L’État investit. Les provinces réceptionnent. Les directions administratives affectent. Les agriculteurs attendent. Et le contribuable ? Il regarde la facture. On nous parle de souveraineté alimentaire. Très bien. Mais la souveraineté alimentaire ne se décrète pas depuis un bureau climatisé. Elle se construit dans les champs. Avec des terres aménagées.
Des producteurs organisés. Des semences. Des engrais adaptés. Des routes rurales. Des magasins de stockage. Des unités de transformation. Des mécaniciens. Des chauffeurs. Des crédits agricoles. Des circuits de commercialisation. Et, accessoirement, des tracteurs qui travaillent. Car un tracteur seul ne fait pas une politique agricole. Sinon, il suffirait de garer mille tracteurs dans Libreville pour devenir une puissance agricole. Le problème est plus profond. Le Gabon a parfois une fâcheuse tendance à considérer l’investissement comme terminé le jour de la livraison du matériel. Erreur. La livraison n’est que le début. Un tracteur doit être assuré, entretenu, réparé, alimenté en carburant, conduit par un personnel compétent et utilisé selon un programme précis.
Il faut également savoir qui paie quoi. Qui prend en charge le carburant ? Qui paie les vidanges ? Qui commande les pièces ? Qui contrôle les heures de travail ? Qui vérifie les hectares réellement labourés ? Qui établit le calendrier d’utilisation ? Qui contrôle les bénéficiaires ? Qui publie les résultats ? Et lorsque le tracteur tombe en panne, qui intervient ? La question n’est pas administrative. Elle est financière.
Le contribuable aimerait voir les tracteurs… dans les champs
Ce que l’on demande n’est finalement pas extraordinaire. Un simple tableau de bord national pourrait suffire. Avec cela, plus besoin de grands discours. Le Gabon pourrait savoir immédiatement si sa politique de mécanisation produit du manioc ou seulement des rapports. Et surtout, chacun pourrait répondre à une question élémentaire : Le tracteur travaille-t-il davantage qu’il ne coûte ?
Si oui, parfait. S’il est immobilisé, il faut comprendre pourquoi. S’il est en panne, il faut le réparer. S’il manque des chauffeurs, il faut les former. S’il manque des terres aménagées, il faut les préparer. S’il n’existe pas de débouchés, il faut organiser les marchés. Mais continuer à distribuer des machines sans régler les problèmes qui empêchent leur utilisation serait, pour reprendre une vieille expression, mettre la charrue avant les bœufs.
Le ministère doit sortir du communiqué et entrer dans le champ
L’administration agricole ne peut plus seulement annoncer les distributions. Elle doit désormais publier les résultats. Parce qu’après la cérémonie de remise des clés commencent la vraie bataille. Et cette bataille ne se déroule ni dans les salons officiels ni devant les photographes. Elle se déroule à Lébamba, Mouila, Oyem, Makokou, Franceville, Tchibanga, Lambaréné, Port-Gentil et dans les villages. C’est là que le tracteur doit rendre des comptes. Pas au sens administratif. Au sens agricole. Un tracteur doit laisser derrière lui des sillons, pas seulement une ligne dans un inventaire. Et pendant ce temps, la rouille travaille gratuitement.
Voilà peut-être le détail le plus ironique de cette histoire. Le gouvernement veut moderniser l’agriculture. Les agriculteurs veulent produire. Le contribuable veut des résultats. Mais si certaines machines restent immobilisées, il existe un producteur qui, lui, ne connaît ni chômage technique ni problème de carburant : la rouille. Elle travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sans budget. Sans appel d’offres. Sans comité de pilotage. Sans séminaire. Et surtout…sans demander de carburant.
Pendant que le tracteur attend son chauffeur, la rouille, elle, a déjà commencé son travail. Au Gabon, il faudra donc peut-être créer un nouveau programme national : “Un tracteur, un champ, un chauffeur, un résultat”. Parce que la souveraineté alimentaire ne se mesure pas au nombre de tracteurs livrés. Elle se mesure à la quantité de nourriture effectivement produite. Et entre les deux, il y a tout simplement… le travail. Le vrai. Celui qui commence quand les caméras s’éteignent.



