Société

Vente illégale de la parcelle de Radio Mandji à Port-Gentil : quand les notaires, les juges et la conservation foncière organisent le pillage et le désordre

(Par Étienne MAKOUNGOU, Penseur Libre de Lowa)

Il y a des scandales qui devraient faire tomber des têtes. Au Gabon, ils font à peine hausser les épaules. La vente illégale de la parcelle de Radio Mandji à Port-Gentil, morcelée et cédée à des particuliers et à des entreprises malgré un titre foncier au nom de l’État, n’est pas la plus scandaleuse des spoliations. Elle est simplement la énième illustration d’un système où notaires, juges et agents de la conservation foncière ont érigé la fraude en méthode de gouvernance.

Le procédé est toujours le même. Un notaire certifie qu’un titre est libre de toute sûreté sans consulter le propriétaire légitime, encaisse en numéraire hors comptabilité, et empoche sa commission. Un agent de la conservation foncière délivre un second titre sur une parcelle qui en possède déjà un, peu importe que le premier soit au nom de l’État gabonais. Et un juge, quelque part, ferme les yeux. La chaîne de responsabilité est si bien rodée qu’elle en devient une industrie.

La notaire Inès Leslie Mouyaga : l’arbre qui cache la forêt

Le 17 février 2026, le tribunal correctionnel de Libreville a condamné Maître Inès Leslie Mouyaga à six mois de prison avec sursis et 13 millions de FCFA de dommages et intérêts pour escroquerie immobilière et abus de confiance. Une condamnation saluée comme un tournant par certains observateurs, qui y voient la fin d’une certaine forme d’impunité.

Mais posons la question qui dérange : pourquoi cette notaire a-t-elle pu opérer aussi longtemps sans être inquiétée ? La réponse tient en un mot : protection. Une source proche du dossier évoque des protections dont elle aurait bénéficié par le passé pour entraver les procédures. Autrement dit, le système ne l’a lâchée que lorsqu’il est devenu politiquement coûteux de la couvrir.

La conservation foncière : le cœur du réacteur

Si la conservation foncière est centrale dans le désordre, sa responsabilité n’est pas isolée. En amont, l’Agence nationale d’urbanisme, des travaux topographiques et du cadastre (ANUTTC) instruit les dossiers, procède aux vérifications et prépare les décisions de cession.

Or, cette agence s’est taillée une réputation sulfureuse, décrite comme une « organisation mafieuse où tout se monnaye ». Des usagers confessent avoir dû verser des pots-de-vin à des agents pour faire avancer leurs dossiers, un système qui perdure depuis des années sans qu’aucune mesure sérieuse ne soit prise.

Et lorsque la justice administrative elle-même fustige les « dérives » de l’ANUTTC, en relevant qu’un certificat de vacance mensonger a été signé en mentionnant qu’une parcelle était nue alors qu’elle ne l’était pas, on mesure l’ampleur de la gangrène.

La justice : complice ou spectatrice ?

La question mérite d’être posée sans détour. Lorsque des notaires, des agents de la conservation foncière et des membres de l’ANUTTC organisent des ventes frauduleuses au vu et au su de tous, où sont les juges ? La réponse est simple : ils sont ailleurs, ou plutôt, ils sont partie prenante. La nouvelle loi foncière, ratifiée par l’Assemblée nationale et amputée par le Sénat de sa seule clause anti-fraude, consacre l’irrévocabilité des titres fonciers, même ceux obtenus par corruption ou par faux. L’article 75 proclame que tout titre est « définitif, irrévocable, imprescriptible et inattaquable », sans réserve. L’article 76 réduit la victime d’une fraude à réclamer une réparation financière auprès d’auteurs souvent « introuvables, insolvables ou protégés ». Quant à l’article 77, il cantonne les nullités au seul cas de superposition de titres sur une même parcelle. Traduction : un document obtenu par corruption demeure un droit de propriété plein et entier. La fraude ne se répare plus, elle s’indemnise quand elle le peut.

Ce texte n’est pas une réforme. C’est un blanc-seing. En dessaisissant le juge administratif au profit du juge judiciaire, en rendant les titres inattaquables même lorsque la fraude est reconnue, le législateur gabonais organise juridiquement sa propre violation. Le principe « fraus omnia corrumpit », qui a longtemps permis au juge administratif d’annuler les titres obtenus par fraude, est balayé. L’État, garant de l’intérêt général, se retrouve à protéger le détenteur d’un titre frauduleux. Et pendant ce temps, les citoyens lambda sont spoliés par des réseaux opportunistes qui organisent une inaccessibilité au juge impartial, rare face à la perte de son bout de pain.

L’État victime de sa propre veulerie

L’affaire de Nkoltang est édifiante. Un décret de 2021 délimitait une parcelle à 183 hectares. Une convention de 2025 l’étend à 740 hectares, sur laquelle s’appuie un projet immobilier. Le titre foncier serait au nom d’un particulier, d’origine libanaise, et selon l’avocat des habitants, ce titre serait « juridiquement inexistant ». Comment une convention peut-elle prendre le dessus sur un décret ? Comment des Gabonais peuvent-ils être déguerpis sans ménagement, sans indemnisation, de terres qu’ils occupent parfois depuis des décennies ? La réponse est dans la question : l’État est victime de sa propre veulerie à l’égard de ceux qu’il rend puissants.

Les Gabonais ont-ils encore des droits dans leur propre pays ? La question n’est plus rhétorique. Elle est posée par des collectifs citoyens, par des avocats, par des élus locaux qui réclament en vain un moratoire sur les transactions foncières impliquant des étrangers et un audit complet des titres délivrés. Plus d’un million d’hectares de terres ne appartiennent plus aux Gabonais. Des quartiers entiers ont été vendus à des acquéreurs étrangers ou à des Gabonais naturalisés par le biais de procédures douteuses.

Le vrai scandale n’est pas celui qu’on croit

La vente de la parcelle de Radio Mandji n’est pas la plus scandaleuse des ventes foncières illégales. Le vrai scandale, c’est que ces ventes existent au vu et au su des administrations publiques, qui touchent aujourd’hui la propriété privée de l’État lui-même. Le vrai scandale, c’est que les animateurs de ces réseaux n’ont rien à craindre de personne, car ils sont protégés par le statut que l’État leur a conféré. Le vrai scandale, c’est que la loi elle-même a été modifiée pour rendre la fraude irrévocable.

Le Gabon ne souffre pas d’un problème de gouvernance foncière. Il souffre d’un système organisé de spoliation, où notaires, juges, conservateurs et agents de l’ANUTTC sont les véritables artisans du désordre. Et tant que ces réseaux resteront intouchables, tant que la justice continuera de fermer les yeux, tant que l’État continuera de rendre puissants ceux qu’il devrait sanctionner, le pillage se poursuivra.

Les citoyens, eux, n’auront toujours droit qu’à leurs yeux pour pleurer.

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