Audit de la dette du Gabon : 450 millions pour la construction de la villa d’Ali Bongo au Maroc, Oligui Nguema a flairé la vaste escroquerie
Quand le président disait « je veux d’abord voir la dette », certains ont peut-être cru à une simple formule politique. Avec les révélations sur une résidence au Maroc, la phrase prend aujourd’hui des allures de coup de projecteur sur les comptes de l’ancien régime.
Parfois, une phrase présidentielle prend du temps à trouver son véritable sens. Lorsque Brice Clotaire Oligui Nguema expliquait, lors d’une interview sur une chaîne française, qu’il voulait « voir la dette » avant de la régler, les commentateurs pouvaient y voir une posture de nouveau pouvoir, une façon élégante de mettre les créanciers à distance ou simplement une précaution de langage. Mais voilà que les vieilles factures commencent à sortir des placards. Et certaines auraient, semble-t-il, voyagé beaucoup plus loin que les tiroirs du ministère des Finances. Jusqu’au Maroc.
Selon des éléments de l’ audit, 450 millions de FCFA provenant de ressources liées à un appui budgétaire auraient servi à financer la construction d’une résidence présentée comme appartenant à Ali Bongo Ondimba. Attention : à ce stade, l’intégralité du document, la qualification exacte de l’opération et la propriété juridique du bien doivent encore être établies et confrontées aux pièces originales. Mais si l’information était confirmée, le dossier aurait de quoi faire tousser sérieusement les comptables publics.Parce qu’une question très simple surgirait : Le Gabon se serait-il endetté pour financer la maison de quelqu’un d’autre ?
450 millions : la petite ligne qui pourrait faire trembler les grandes colonnes
450 millions de FCFA. Une broutille, évidemment, lorsqu’on parle en milliards. C’est du moins la logique habituelle des grands livres comptables : plus le chiffre est gros, plus chaque ligne devient petite. Mais 450 millions, c’est quand même 450 millions. Et lorsqu’il s’agit d’argent public, le franc le plus insignifiant mérite normalement autant de surveillance que le milliard le plus spectaculaire. Surtout lorsque cet argent provient d’un financement extérieur destiné à soutenir les finances publiques. Parce que le FMI n’est pas censé jouer au banquier immobilier des présidents africains. Et les Gabonais n’ont jamais demandé à devenir copropriétaires anonymes d’une résidence au Maroc. Du moins, pas à notre connaissance. Bienvenue dans le merveilleux monde de la dette gabonaise
Le Gabon croule sous les chiffres. Dette publique, dette extérieure, dette intérieure, arriérés, engagements, garanties… On additionne, on soustrait, on restructure, on rééchelonne. Et lorsque la calculette commence à chauffer, on découvre parfois que derrière chaque milliard se cache une histoire. La dette officiellement annoncée s’élèverait à 9 524 milliards de FCFA. Une somme qui devrait imposer une question préalable : Pourquoi devons-nous autant ? Mais une question encore plus intéressante vient immédiatement derrière : Qu’avons-nous fait de tout cet argent ? Car emprunter au nom de la République est une chose. Savoir où l’argent est passé en est une autre. Et c’est précisément là que la formule d’Oligui Nguema devient intéressante. « Je veux voir la dette. » Autrement dit : Montrez-moi les contrats. Montrez-moi les décaissements. Montrez-moi les bénéficiaires. Montrez-moi les projets. Montrez-moi les garanties. Montrez-moi les actifs. Et surtout : montrez-moi ce que les Gabonais ont réellement reçu en échange. L’ancien régime aurait-il confondu « intérêt général » et « intérêts particuliers » ? C’est la question qui fâche. Et c’est précisément pour cette raison qu’il faut la poser.
Si la résidence marocaine est effectivement un bien privé et si des ressources publiques ont effectivement financé sa construction, le problème ne serait plus celui d’une simple erreur administrative. Il faudrait alors comprendre comment une dépense potentiellement destinée à un intérêt privé aurait pu franchir tranquillement les différentes étapes de la chaîne budgétaire. Parce qu’une dépense publique ne se matérialise pas par magie. Quelqu’un programme. Quelqu’un engage. Quelqu’un liquide. Quelqu’un ordonne. Quelqu’un paie. Et généralement, quelqu’un contrôle. Il y aurait donc potentiellement beaucoup de monde autour de ces 450 millions. À moins que les signatures aient bénéficié d’un régime de téléportation administrative. Le petit miracle du « c’est l’État qui paie » Voilà peut-être l’une des vieilles curiosités de la gouvernance à l’ancienne. Quand une route est construite, c’est l’État. Quand un hôpital est construit, c’est l’État. Quand une école est construite, c’est l’État.
Mais lorsqu’une résidence privée est construite avec de l’argent public, il faudrait soudainement expliquer que l’État n’y serait pour rien ? La République aurait donc payé, mais sans vraiment savoir pourquoi ? Ce serait un curieux concept de responsabilité publique. Dans une démocratie moderne, le contribuable n’est pas un distributeur automatique de billets. Il mérite de savoir où vont ses impôts. Et encore davantage lorsque l’argent provient d’emprunts que ses enfants devront éventuellement rembourser.
Oligui avait raison… mais il doit maintenant ouvrir les tiroirs
Il faut cependant éviter un piège. Dire qu’Oligui Nguema avait raison de vouloir auditer la dette ne signifie pas lui donner un blanc-seing. L’audit ne doit pas changer de camp. Après avoir demandé les comptes de l’ancien régime, le pouvoir actuel devra accepter que les mêmes questions lui soient posées demain. C’est cela, la véritable rupture. Pas : « Avant nous, tout était mauvais. » Mais :« Voici les comptes. Voici les preuves. Voici les responsables. Voici ce que nous avons récupéré. Voici ce que nous avons corrigé. » La transparence ne peut pas être une arme utilisée contre les prédécesseurs puis rangée dans un tiroir une fois le pouvoir installé. L’ancien membre du FMI : « Une dette se vérifie avant de se rembourser » Un ancien membre du FMI, familier des mécanismes de surveillance budgétaire, résumerait probablement le problème avec une froideur de comptable : « On ne rembourse pas sérieusement une dette simplement parce qu’un chiffre figure dans un tableau. On vérifie son origine, sa justification, son bénéficiaire, ses conditions et les engagements qui l’accompagnent. »
C’est précisément ce que devrait être le grand audit de la dette gabonaise. Pas une chasse aux sorcières. Pas un procès politique. Une autopsie financière. Il faut ouvrir les comptes du passé comme on ouvre un dossier judiciaire. Et chercher les traces. Les marchés. Les avenants. Les surfacturations éventuelles. Les sociétés bénéficiaires. Les comptes bancaires. Les garanties. Les engagements hors bilan. Les actifs correspondants. Et, pourquoi pas, les 450 millions du Maroc.
Ali Bongo : la facture politique n’est peut-être pas terminée
Ali Bongo Ondimba a quitté le pouvoir le 30 août 2023. Mais un président peut quitter le palais sans que ses dossiers quittent les archives. Et les archives, elles, ont une qualité rare : elles ne votent pas. Elles ne font pas de campagne. Elles ne prononcent pas de discours. Elles attendent. Un contrat signé en 2018 peut rester tranquillement dans une armoire jusqu’en 2026. Une facture peut dormir huit ans. Un ordre de paiement peut patienter. Un acte de propriété peut demeurer silencieux. Puis un audit arrive. Et soudain, la vieille facture se réveille.
Le FMI, témoin gênant d’une vieille cuisine budgétaire ?
Si les éléments rapportés sont authentifiés, l’affaire serait particulièrement embarrassante parce qu’elle ferait intervenir un acteur extérieur à la politique gabonaise. Le FMI. Une institution qui n’a pas vocation à arbitrer les querelles politiques de Libreville, mais qui s’intéresse précisément à la solidité des finances publiques et à l’utilisation des ressources. La question serait alors de savoir ce que les différents contrôles ont permis de détecter, ce qui a été signalé, ce qui a été corrigé et ce qui ne l’a pas été surtout : Combien d’autres lignes comptables méritent aujourd’hui d’être regardées avec une loupe ? Car si une opération de cette nature a pu exister, il serait imprudent de considérer automatiquement qu’elle constitue un cas isolé. Une anomalie n’est pas nécessairement un système. Mais un système se découvre parfois en examinant les anomalies une par une.
La dette gabonaise mérite mieux qu’un simple chiffre
9 524 milliards. Le chiffre est impressionnant. Mais les Gabonais ont besoin de davantage qu’un montant. Ils veulent savoir : Qui doit quoi ? À qui ? Pourquoi ? Depuis quand ? À quelles conditions ? Pour quels projets ? Quels projets existent réellement ? Quels projets ont été payés mais jamais terminés ? Quels contrats doivent encore être honorés ? Quels engagements n’apparaissent pas clairement dans la dette officielle ? Et, question particulièrement désagréable : Combien d’argent public a-t-il pu servir à enrichir des intérêts privés ? La véritable rupture se mesurera à la transparence Oligui Nguema avait donc probablement raison sur un point essentiel : avant de payer, il faut savoir ce que l’on paie. Mais cette logique doit aller jusqu’au bout. Le Gabon ne doit pas simplement auditer sa dette.
Il doit auditer son histoire financière. Et rendre publiques les conclusions suffisamment documentées pour que chacun puisse comprendre comment un pays riche en ressources naturelles a pu accumuler une dette aussi lourde tout en conservant des infrastructures et des services publics dont l’état continue de susciter des interrogations. Quant aux fameux 450 millions, ils méritent une attention particulière.
Si les documents démontrent qu’ils ont effectivement été utilisés pour financer un patrimoine privé, alors la question ne sera plus : « Pourquoi Oligui refuse-t-il de payer ? » Elle deviendra :« Pourquoi les Gabonais devraient-ils payer les factures de ceux qui auraient utilisé leur argent pour leurs propres affaires ? » Et là, même le plus patient des contribuables pourrait commencer à demander l’addition. Avec les pièces justificatives, s’il vous plaît. Car au Gabon, après des années de dette, il serait peut-être temps de découvrir une invention révolutionnaire : la facture avant le paiement.



