Chamberland Moukouama : le journaliste qu’on a voulu éteindre… et qui a changé d’ampoule

Au Gabon, les paradoxes ont parfois le sens de l’humour. Prenez le cas de Chamberland Moukouama. Certains pensaient qu’en mettant fin à ses émissions « Pluriel » et « C’est déjà le week-end », le journaliste allait tranquillement rejoindre le cimetière médiatique où reposent les carrières que l’on croit terminées avant l’heure. Erreur de diagnostic. Car pendant que certains préparaient déjà les discours funèbres de sa présence médiatique, l’intéressé était occupé à découvrir un territoire encore plus vaste que les plateaux de télévision : les réseaux sociaux. Le résultat est presque ironique.
Hier, il parlait devant quelques milliers de téléspectateurs. Aujourd’hui, il parle directement à des centaines de milliers d’internautes. Comme quoi, à l’ère du numérique, fermer une porte revient parfois à ouvrir un portail.
LE CRIME D’AVOIR ÉCOUTÉ LES GABONAIS
Le succès de Chamberland Moukouama repose sur une faute professionnelle particulièrement grave dans certains milieux : écouter les citoyens. Pendant des années, ses émissions ont servi de caisse de résonance aux préoccupations populaires. Routes dégradées, difficultés administratives, chômage, problèmes d’eau et d’électricité, attentes sociales : autant de sujets qui n’étaient pas toujours invités aux grandes cérémonies officielles mais qui occupaient les conversations des Gabonais.
Pendant que certains journalistes couraient après les cocktails institutionnels, Chamberland courait après les témoignages. Pendant que d’autres collectionnaient les communiqués, lui collectionnait les réalités du terrain. Deux métiers différents. Deux approches différentes. Et manifestement, deux résultats différents.
LE REPORTER QUI A PRÉFÉRÉ LES BOTTES AUX SALONS CLIMATISÉS
Ce qui distingue aujourd’hui Chamberland Moukouama, c’est peut-être sa capacité à faire ce que le journalisme devrait toujours faire : sortir du bureau. Le téléphone portable est devenu sa rédaction. Les routes du Gabon sont devenues son studio. Les quartiers populaires sont devenus ses salles de conférence. Une révolution simple mais efficace.
À une époque où beaucoup commentent le terrain sans le fréquenter, lui a choisi de fréquenter le terrain avant de le commenter. Une méthode étonnamment efficace pour comprendre ce qui s’y passe.
QUAND LES QUESTIONS DEVIENNENT UN ÉVÉNEMENT
L’un des épisodes qui a marqué l’opinion reste ses échanges directs avec le Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema. À Mayumba comme à Bikele, les questions posées ont retenu l’attention parce qu’elles ressemblaient davantage à celles que se posent les citoyens qu’à celles préparées dans les salons de la communication institutionnelle.
Le public y a vu une forme de spontanéité devenue rare. Car au fond, ce que beaucoup de Gabonais recherchent n’est pas nécessairement un journaliste qui sait déjà toutes les réponses. Ils recherchent surtout un journaliste qui ose poser les questions. La nuance est importante.
LE MYSTÈRE DE LA POPULARITÉ QUI DÉRANGE
Il existe un phénomène fascinant dans le paysage médiatique : plus certains tentent de minimiser l’influence de Chamberland Moukouama, plus ils contribuent à la démontrer. S’il est sans importance, pourquoi en parle-t-on autant ? S’il n’a aucune influence, pourquoi ses vidéos circulent-elles autant ?
S’il ne représente rien, pourquoi suscite-t-il autant de réactions ? La contradiction mérite d’être inscrite dans les manuels de communication politique.
LA LEÇON D’UN PARCOURS
Au-delà de la personnalité de Chamberland Moukouama, son parcours raconte quelque chose d’intéressant sur l’évolution des médias au Gabon. Pendant longtemps, le pouvoir de parler dépendait d’un studio. Aujourd’hui, il dépend davantage de la confiance du public. Pendant longtemps, la visibilité était accordée par les structures. Aujourd’hui, elle est accordée par les audiences. Et cette transformation bouleverse naturellement certaines habitudes.
LE DERNIER MOT
Que l’on apprécie ou non son style, une réalité s’impose. Chamberland Moukouama est devenu l’un des symboles d’un journalisme de proximité qui refuse de disparaître. Ses émissions ont été suspendues. Sa voix, non. Son antenne a disparu. Son audience, non. Et pendant que certains cherchent encore à comprendre comment il est resté dans le débat public, l’intéressé continue simplement ce qu’il a toujours fait : tendre son micro là où les citoyens ont quelque chose à dire.
Une idée finalement assez révolutionnaire dans certains milieux : considérer que le peuple mérite encore d’être écouté. Et visiblement, les Gabonais apprécient toujours cette vieille habitude.



