Politique

Tribune : « Quand les marchands d’armes passent avant les citoyens gabonais »

Selon des informations publiées par le média Africa Intelligence, dans son édition du 17/07/2026, les autorités gabonaises auraient engagé un vaste programme d’acquisition d’armements évalué à près de 200 millions d’euros. Soit 130 milliards de francs CFA. Au menu : drones, navires patrouilleurs, véhicules militaires et hélicoptères de transport de troupes.

Cette opération soulève au moins trois séries de questions majeures : budgétaires, diplomatiques et géostratégiques.

Une incohérence budgétaire monumentale

La première interrogation, en effet, est financière. Le Gabon traverse une période de fortes tensions budgétaires. Le FMI négocie actuellement un programme d’appui avec Libreville. Les agences internationales ont dégradé la notation du pays. Le déficit public atteint des niveaux préoccupants. La dette continue de peser lourdement sur les finances nationales.

Le même gouvernement explique quotidiennement aux Gabonais qu’il faut patienter pour les routes, pour les hôpitaux, pour les universités, pour l’eau, pour l’électricité, pour l’emploi ou pour les infrastructures sociales. Mais lorsqu’il s’agit d’armement, les contraintes budgétaires semblent soudainement disparaître.

Cent trente milliards de francs CFA représentent davantage que le budget annuel de plusieurs ministères sociaux réunis. Combien de centres de santé auraient pu être construits ? Combien d’écoles et de lycées rénovés ? Combien de kilomètres de routes réhabilités ? Combien d’emplois durables créés ?

Ici, il n’est nullement question de remettre en cause la nécessité pour notre armée de s’équiper. Le problème, en revanche, est celui de la hiérarchie des urgences nationales. Dans un pays où les délestages sont quotidiens, où l’accès à l’eau demeure problématique, où le chômage frappe massivement la jeunesse, où les centres de santé ressemblent de plus en plus à des antichambres de la mort, un tel arbitrage budgétaire apparaît pour le moins discutable.

Une diplomatie qui change discrètement de cap

La deuxième question est diplomatique. Cette opération confirme l’approfondissement des relations entre Libreville et plusieurs acteurs étrangers gravitant autour du complexe militaro-industriel israélien. Les drones pourraient provenir d’entreprises israéliennes. Les navires seraient construits par des chantiers navals israéliens. L’intermédiation est assurée par un homme d’affaires israélien déjà présent dans les circuits sécuritaires gabonais depuis plusieurs années. À cela s’ajoute l’intervention d’un groupe public serbe pour le reconditionnement des hélicoptères.

Autrement dit, le Gabon est en train de redessiner discrètement une partie de ses partenariats stratégiques. Or la diplomatie n’est jamais neutre. Chaque achat militaire est également un choix politique. Chaque contrat de défense crée une relation de dépendance technique, logistique, opérationnelle et parfois même doctrinale. Lorsqu’un pays achète des équipements sophistiqués à un fournisseur étranger, il n’acquiert pas seulement du matériel. Il achète également des formations, des pièces détachées, de la maintenance, des logiciels, des capacités de surveillance et parfois une forme d’influence.

La question mérite donc d’être posée : quelle doctrine diplomatique sous-tend ce rapprochement sécuritaire ? Le Parlement et les citoyens n’en savent absolument rien.

Une énigme géostratégique

La troisième interrogation est probablement la plus importante.

Quelle menace justifie un tel réarmement ?

Le Gabon est entouré de pays-frères avec lesquels il entretient des relations pacifiques. Certains, comme la Guinée Equatoriale, nous fournissent même de l’électricité. Aucun conflit majeur donc n’est susceptible de déboucher sur une confrontation militaire. Aucune menace conventionnelle ne nécessite l’acquisition urgente d’hélicoptères de transport de troupes, de drones de surveillance et de navires rapides.

Dès lors, à quoi serviront réellement ces équipements ? À surveiller les frontières ? À protéger les installations pétrolières ? À sécuriser les ressources minières ? À lutter contre certaines formes de criminalité ? Ou, plutôt, à renforcer les capacités de contrôle interne de l’État ? Cette dernière hypothèse mérite d’être examinée avec sérieux. Car, c’est bien connu, les régimes qui concentrent de manière excessive le pouvoir politique ont souvent tendance à renforcer parallèlement leurs capacités sécuritaires. L’histoire enseigne qu’il existe une corrélation troublante entre la réduction des espaces de contestation politique et l’augmentation des investissements dans les instruments de coercition.

Au moment même où les citoyens et certaines organisations internationales s’inquiètent du recul des libertés publiques, où les arrestations d’opposants suscitent des interrogations et où le débat démocratique se rétrécit progressivement au Gabon, ce réarmement massif ne peut qu’alimenter les questionnements.

Une logique de confiscation du pouvoir plus qu’une logique de défense nationale

Au fond, ce dossier dépasse largement la simple question militaire. Il révèle une certaine conception de l’État par la coalition UDB-PDG-CTRI. Un État qui peine à financer ses priorités sociales mais trouve des ressources pour renforcer ses capacités sécuritaires. Un État qui invoque régulièrement les contraintes budgétaires lorsqu’il s’agit des citoyens, mais les oublie lorsqu’il s’agit d’équipements militaires. Un État qui communique abondamment sur le développement tout en consacrant discrètement des sommes considérables à l’appareil de défense.

La véritable question n’est donc pas celle des hélicoptères, des drones ou des patrouilleurs. La véritable question est celle-ci : pourquoi un pouvoir qui affirme avoir restauré la confiance du peuple ressent-il le besoin d’investir autant dans les instruments de surveillance, de projection et de contrôle ? Les nations qui se sentent fortes investissent dans l’éducation et la santé. Les régimes qui doutent investissent souvent dans leur sécurité.

A la lumière des informations publiées hier par Africa Intelligence, les Gabonais savent désormais à quelle catégorie appartient la Ve République.

Par Michel Ongoundou Loundah

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