Politique

Tribune libre de Michel Essonghe : quand « le vieux » s’agenouille élégamment devant Oligui

Il existe des textes qui n’ont pas vocation à informer, encore moins à éclairer. Ils existent pour saluer, pour encenser, pour s’agenouiller élégamment devant l’autel du pouvoir. La dernière tribune publiée dans le quotidien progouvernemental L’Union et signée par Michel Essonghe appartient sans hésitation à cette catégorie rare de littérature politique : celle où la conviction commence là où s’arrête la critique.

Sous des airs de réflexion historique, le texte déroule en réalité un cérémonial bien connu : celui de la révérence méthodique. On y célèbre la réhabilitation de la Cité de la Démocratie et du Palais des Congrès comme on célèbre une apparition divine. On y convoque les figures du passé et du présent comme dans une mise en scène soigneusement huilée, où Omar Bongo Ondimba devient une icône quasi immaculée et Brice Clotaire Oligui Nguema l’héritier lumineux d’une continuité presque sacrée.

On appelle cela un hommage. Dans d’autres contextes, on parlerait plus simplement de mise en scène de la fidélité. Car à lire cette prose, on pourrait croire que l’histoire du Gabon n’a été qu’une longue promenade harmonieuse, sans aspérités, sans tensions, sans rapports de force, sans contradictions politiques. Un pays où les décennies se succèdent comme des cérémonies d’inauguration, où les institutions ne se construisent pas mais s’adorent, et où les dirigeants ne gouvernent pas mais illuminent. La réalité, elle, est moins décorative. Mais elle semble systématiquement filtrée par ce prisme devenu presque réflexe : celui de la glorification.

Dans cette tribune, Omar Bongo Ondimba est transformé en personnage de fresque idéale : sage universel, artisan de paix, architecte d’un âge d’or qui, curieusement, n’a laissé aucune fissure sociale, aucune fracture politique, aucune inégalité persistante. Une sorte de miracle historique, sans contradictions, sans tensions, sans mémoire gênante.

On croirait lire non pas une analyse, mais une brochure commémorative rédigée après validation spirituelle. Et voilà que s’ajoute le second acte du théâtre : la filiation politique. Brice Clotaire Oligui Nguema devient alors, dans cette narration bien polie, le prolongement naturel de cette histoire enjolivée. Une continuité présentée comme évidente, presque biologique, entre hier et aujourd’hui. Comme si les ruptures politiques, les promesses de transformation et les discours de refondation n’étaient que des parenthèses rhétoriques.

La mécanique est connue, on reconstruit le passé pour légitimer le présent. Et pendant que certains réécrivent l’histoire avec une plume trempée dans la nostalgie, le pays réel, lui, ne se prête pas à cette mise en scène. Il ne se nourrit pas de symboles restaurés ni de discours patrimoniaux. Il vit dans la friction quotidienne des difficultés : inflation persistante, chômage structurel, services publics sous tension, attentes sociales pressantes. Un pays où la réalité a la mauvaise habitude de ne pas applaudir les inaugurations. Mais dans cet univers politique parallèle, le prestige architectural semble parfois tenir lieu de politique publique. Les bâtiments deviennent des arguments. Les inaugurations deviennent des programmes. Et les discours deviennent des preuves.

C’est ici que la tribune de Michel Essonghe prend tout son relief satirique : elle ne décrit pas seulement un événement, elle illustre une culture. Celle où l’on confond loyauté et lucidité, mémoire et embellissement, histoire et storytelling politique. Une culture où l’on ne débat pas du passé, on le maquille. Une culture où la critique est suspecte, mais l’éloge est toujours bienvenu. Et surtout, une culture où les figures politiques, qu’elles soient d’hier ou d’aujourd’hui, semblent condamnées à être enveloppées dans un même rituel : celui de la célébration permanente.

Le plus ironique, peut-être, est que ce type de tribune prétend parler de continuité nationale, alors qu’elle révèle surtout une continuité plus discrète mais plus tenace : celle d’un système politique où la parole publique reste souvent un exercice d’équilibriste entre mémoire sélective et fidélité obligatoire. Au final, rien de vraiment nouveau. Juste un décor qui change, des noms qui se succèdent, et une vieille habitude qui survit avec une remarquable constance : celle de confondre l’analyse politique avec l’art délicat de l’adoration bien formulée.

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