Frank Ping mobilise 350 millions de dollars pour électrifier le Congo : le Gabon, plongé dans l’obscurité, tourne le dos à ses talents
Il y a des pays qui perdent leurs talents. Et puis il y a le Gabon, qui fait mieux : il les forme, les regarde grandir… puis les laisse partir électrifier d’autres nations. Dernier symbole en date, presque caricatural s’il n’était pas tragiquement réel : Franck Ping. Pendant que son pays d’origine s’enfonce dans des coupures de courant devenues aussi régulières que les communiqués officiels, lui signe en République Démocratique du Congo des accords énergétiques de 350 millions de dollars. Oui, 350 millions. L’équivalent de plusieurs années de rustines énergétiques gabonaises.
Le contraste est violent, presque humiliant. D’un côté, un Gabon où l’électricité est devenue une faveur, un luxe, parfois une rumeur. De l’autre, un entrepreneur gabonais qui structure des projets d’électrification de territoires entiers en RDC, ce n’est plus un paradoxe. C’est un système. Et dans ce système, une règle semble s’être imposée avec une constance glaçante : au Gabon, on ne finance pas les idées, on les exporte. On ne structure pas les talents, on les regarde partir structurer ailleurs.
LE SYNDROME NATIONAL : L’EXPORTATION INVOLONTAIRE DES COMPÉTENCES
Il faut avoir le courage de le dire sans anesthésie diplomatique : ce n’est pas Franck Ping qui s’éloigne du Gabon. C’est le Gabon qui s’éloigne de ses propres ambitions. Car enfin, comment expliquer qu’un entrepreneur gabonais puisse convaincre des partenaires internationaux, mobiliser des centaines de millions de dollars, bâtir des infrastructures énergétiques complexes… mais que son pays natal peine encore à garantir quelques heures de courant stable ? La réponse est brutale : ce n’est pas une question de capacité individuelle. C’est une faillite d’écosystème.
Le Gabon ne souffre pas d’un manque de talents. Il souffre d’un excès de lenteur institutionnelle, d’une lourdeur administrative chronique et d’une incapacité structurelle à transformer les compétences nationales en projets concrets. Résultat : les mêmes profils qui devraient piloter la transformation énergétique du pays deviennent les architectes du développement… ailleurs. Et pendant que les discours officiels parlent de diversification économique, la réalité, elle, pratique la spécialisation inverse : l’exportation des cerveaux.
LA Vᵉ RÉPUBLIQUE FACE À SON MIROIR SANS FILTRES
On parle de refondation. De nouveau départ. De rupture historique. Très bien. Mais la rupture avec quoi, exactement ? Avec les coupures de courant ou avec les coupures de lucidité ? Car il faudra bien répondre à une question simple, presque brutale dans sa clarté : comment un pays peut-il prétendre à une transformation profonde s’il continue de laisser ses meilleurs bâtisseurs s’exprimer ailleurs ? La Vᵉ République ne sera pas jugée sur ses slogans. Elle sera jugée sur sa capacité à retenir ceux qui construisent ce que les discours promettent.
Franck Ping n’est ni un cas isolé, ni une anomalie. Il est un symptôme parfaitement lisible d’un pays qui ne sait pas encore capitaliser sur ses propres forces. Et ce symptôme est d’autant plus violent qu’il est visible : un Gabonais participe à électrifier des territoires en RDC pendant que des quartiers entiers de Libreville vivent au rythme d’un interrupteur capricieux. Il n’y a pas de satire plus cruelle que la réalité elle-même.
UN PAYS QUI ÉCLAIRE LES AUTRES ET S’OUBLIE LUI-MÊME
Au final, le problème n’est pas que Franck Ping réussisse. Le problème est qu’il réussisse ailleurs pour des projets que son propre pays aurait dû transformer en priorité stratégique. Un État qui laisse partir ses bâtisseurs sans se remettre en question n’est pas en transition. Il est en répétition. Et tant que cette logique ne sera pas inversée, le scénario restera le même : des talents gabonais éclaireront le continent… pendant que le Gabon, lui, continuera à chercher l’interrupteur de son propre avenir.



