Interview de Ike Ngouoni : l’ancien porte-parole décrit un monde politique impitoyable, une justice aux ordres et la traitrise des prétendus amis…
Il y a des interviews qui dérangent. Et puis il y a celles qui, sans même hausser le ton, allument un incendie dans les salons feutrés où l’on prétend encore que la politique est une affaire de principes. Celle d’Ike Ngouoni, ancien porte-parole de la présidence d’Ali Bongo Ondimba, publiée dans Jeune Afrique, appartient à la seconde catégorie. À le lire, le Gabon n’est pas seulement un État : c’est un grand théâtre d’ombres où la loyauté change de costume plus vite qu’un ministre en période de remaniement. Et surtout, une ligne traverse tout son récit comme une gifle diplomatique polie : dans ce système, la vérité ne serait pas ce qui est établi… mais ce qui reste après tri politique, le pays où la vérité a une durée de mandat.
Ngouoni ne dénonce pas seulement son arrestation, sa détention ou les coulisses d’un pouvoir qu’il connaît de l’intérieur. Il dresse, avec un calme presque clinique, le portrait d’un univers où les certitudes juridiques semblent avoir la solidité d’un communiqué de presse sous la pluie. Selon son récit, les décisions ne descendent pas, elles s’imposent. Les procédures n’enquêtent pas, elles valident. Et les dossiers ne se construisent pas, ils s’alignent. Une mécanique où l’innocence n’est pas un état, mais une variable négociable selon le contexte politique du moment.
La grande chorégraphie des “amis absents”
Mais le plus savoureux si l’on ose dire n’est pas la prison. C’est l’après. Car l’ancien porte-parole découvre, à sa sortie, une réalité universelle mais toujours douloureuse : dans les systèmes politiques fortement hiérarchisés, les amitiés ont la mémoire courte et les téléphones une autonomie sélective. Ceux qui hier encore partageaient les mêmes couloirs, les mêmes stratégies et parfois les mêmes ambitions deviennent soudain experts en disparition volontaire. Non pas des ennemis déclarés ce serait trop simple mais des présences absentes, des soutiens évaporés, des solidarités devenues théoriques. Une spécialité locale que l’on pourrait appeler : la diplomatie du silence opportun.
Justice sous tension, récit sous surveillance. Ngouoni décrit aussi une justice traversée par des pressions, des injonctions et des non-dits suffisamment bruyants pour être entendus sans être prononcés. Dans sa version des faits, le procès n’est pas une recherche de vérité, mais une mise en ordre du désordre politique. Les rôles seraient distribués avant même que les acteurs ne lisent le dossier. Une dramaturgie bien connue dans les systèmes où la justice est sommée de ne pas surprendre.
Le grand art du “je ne savais pas”
Et pendant que les anciens cercles du pouvoir se recomposent, chacun semble découvrir rétrospectivement ce qu’il préférait ignorer en temps réel. Une amnésie collective parfaitement organisée, où les responsabilités deviennent des souvenirs flous, et les décisions passées des accidents administratifs sans auteur identifié. Dans ce paysage, tout le monde sait… mais personne ne savait vraiment.
Un système, pas des individus. L’ancien porte-parole ne règle pas seulement des comptes personnels. Il met en lumière une logique plus large : celle d’un système où la proximité du pouvoir protège autant qu’elle expose, et où la chute transforme instantanément les relations en souvenirs diplomatiques. Le résultat est connu : une classe politique où la solidarité est souvent conditionnelle, et la fidélité une ressource périssable.
Le pays des loyautés à géométrie variable
Au final, le témoignage d’Ike Ngouoni ne dit peut-être pas que le Gabon est “un pays de malhonnêteté”, comme une lecture brutale pourrait le résumer. Il dit quelque chose de plus dérangeant : que dans certains systèmes politiques, la vérité n’est pas niée… elle est simplement mise en attente. Et que les trajectoires individuelles, même les plus proches du sommet, peuvent se transformer en avertissements silencieux pour ceux qui croient encore que la politique est une affaire de fidélité durable. Une chose est sûre : dans ce récit, personne n’est totalement innocent de ce qu’il dénonce. Certains l’assument. D’autres l’oublient. Et beaucoup, manifestement, espèrent que cela ne remontera jamais dans les archives.



