Réforme électorale : Oligui Nguema sort le sifflet et tire une balle dans le camp du « FC Procuration »
Fichier électoral, transport organisé des électeurs, vote obligatoire : à l’issue du Conseil des ministres du 15 octobre 2026, le chef de l’État affiche ses ambitions de moralisation du scrutin. Mais cette croisade contre les dérives électorales pourrait réserver une ironie de taille : placer son propre parti, l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB), face à ses propres contradictions.
Il est des réformes qui visent l’adversaire. Et puis il y a celles qui, par un remarquable retournement de situation, menacent de rattraper leurs propres promoteurs. En annonçant une série de mesures destinées à assainir le processus électoral gabonais, Brice Clotaire Oligui Nguema ouvre un chantier dont les conséquences pourraient dépasser les intentions affichées. Car, dans cette partie où la morale électorale semble soudain retrouver ses lettres de noblesse, une question s’impose : qui sera réellement concerné par le coup de balai ?
Le transport organisé des électeurs, la circulation contestée des procurations et les irrégularités présumées dans les opérations de vote ont alimenté de vives controverses lors du scrutin du 27 septembre. Or, selon plusieurs acteurs politiques, l’UDB aurait figuré parmi les formations ayant bénéficié de pratiques aujourd’hui présentées comme incompatibles avec la sincérité du vote. Une accusation politiquement lourde, qui appelle des vérifications rigoureuses, mais qui place déjà le parti présidentiel devant une exigence de cohérence.
Quand le ministre de l’Intérieur reconnaît les dérives
L’affaire ne repose pas uniquement sur les déclarations des adversaires politiques. Hermann Immongault, ministre de l’Intérieur, aurait lui-même attiré l’attention des commissions électorales locales, dans une circulaire, sur plusieurs irrégularités : électeurs munis de plusieurs procurations, transport d’électeurs et carnets de procurations circulant de main en main, en violation alléguée des dispositions des articles 146 à 148 du Code électoral. Si le contenu et la portée de cette circulaire sont confirmés, l’aveu serait loin d’être anodin. Il signifierait que les dysfonctionnements dénoncés ne relevaient pas seulement de la polémique partisane, mais avaient également été identifiés au sein même de l’appareil chargé de superviser le processus électoral.
Plusieurs responsables politiques avaient alors pointé du doigt l’UDB. Le candidat Fridolin Mve Messa aurait notamment dénoncé des candidats de cette formation circulant avec des carnets de procurations. De son côté, Minault Maxim Zima Ebeyard aurait popularisé le surnom de « FC Procuration » pour désigner le parti présidentiel, insinuant que certains candidats auraient fait des procurations un instrument de conquête électorale. La formule est brutale, mais son efficacité satirique est redoutable. Dans le football politique gabonais, l’accusation revient à soupçonner une équipe de gagner moins par la qualité de son jeu que par sa maîtrise des règles les plus contestées du terrain. Encore faut-il le rappeler : un surnom polémique ne constitue pas une preuve. Les faits allégués doivent être documentés, examinés par les autorités compétentes et, le cas échéant, sanctionnés dans le respect du droit.
À Ndendé, l’élève aurait-il dépassé le maître ?
Le cas de Ndendé concentre une autre dimension de cette controverse. Mays Mouissi, secrétaire général de l’UDB, aurait été accusé par ses adversaires d’avoir bénéficié du recours aux procurations et au transport d’électeurs pour devancer Yves Fernand Manfoumbi, candidat du Parti démocratique gabonais (PDG). Ces accusations ne sauraient être assimilées à des faits judiciairement établis sans éléments probants. Elles alimentent néanmoins une interrogation politique : le parti qui prétend incarner une nouvelle manière de gouverner aurait-il reproduit certaines méthodes reprochées à l’ancienne majorité ?
L’ironie est d’autant plus mordante que le PDG était lui-même régulièrement présenté par ses détracteurs comme un spécialiste des mécanismes électoraux contestés. Si les accusations formulées à Ndendé étaient établies, la défaite du candidat du PDG face à un adversaire soupçonné d’avoir utilisé des procédés similaires aurait quelque chose d’une leçon de transmission : l’élève aurait appris si vite qu’il aurait fini par dépasser le maître. Mais la démocratie n’est pas un concours de savoir-faire en matière de contournement des règles. Elle suppose que la victoire découle de suffrages librement exprimés, et non de la capacité supposée d’un camp à exploiter les failles du dispositif électoral.
La moralisation électorale à l’épreuve de l’impartialité
Il faut reconnaître un mérite à l’initiative présidentielle : elle remet la question de la sincérité du scrutin au centre du débat public. La révision du fichier électoral, la lutte contre le transport organisé des électeurs et l’encadrement des procurations peuvent contribuer à restaurer la confiance des citoyens, à condition de reposer sur des règles claires et des contrôles indépendants. Le vote obligatoire, également évoqué, soulève toutefois des questions spécifiques. Obliger le citoyen à participer ne suffit pas à garantir la sincérité de son choix. Avant de transformer l’abstention en problème juridique, il convient de s’assurer que chaque électeur dispose d’une information fiable, d’un accès effectif aux urnes et de garanties contre toute pression ou manipulation.
La priorité doit rester la qualité du processus électoral : un fichier fiable, des procurations strictement encadrées, une administration impartiale et des sanctions applicables sans distinction de couleur politique. Car le véritable test de cette réforme ne sera pas le nombre de discours prononcés sur la fraude, mais la capacité des institutions à examiner les irrégularités présumées, y compris lorsqu’elles concernent des candidats proches du pouvoir.
Oligui Nguema face à son propre camp
Le président de la République ne pourra durablement convaincre de sa volonté d’assainissement si les pratiques dénoncées sont combattues chez ses adversaires, mais tolérées dans son propre camp. Une réforme électorale qui ne s’appliquerait qu’aux opposants ne serait pas une rupture démocratique : ce serait simplement une redistribution des avantages. Si l’UDB a bénéficié de pratiques contraires aux règles électorales, les mécanismes de contrôle devront permettre de le démontrer et les autorités compétentes devront en tirer les conséquences prévues par la loi. Si les accusations ne sont pas fondées, les mêmes exigences de rigueur devront conduire à les écarter.
Dans les deux cas, la crédibilité du pouvoir dépendra de sa capacité à accepter le contrôle, la contradiction et, si nécessaire, la sanction. Le chantier ouvert le 15 octobre pourrait donc devenir un véritable test de cohérence pour Brice Clotaire Oligui Nguema. La réforme du fichier électoral, l’encadrement des procurations et la lutte contre le transport organisé des électeurs ne prendront leur pleine signification que si leur application est transparente, impartiale et vérifiable. À défaut, la promesse de moralisation risque de rejoindre le long catalogue des déclarations politiques dont la solennité résiste mal à l’épreuve des pratiques.
Au fond, la question est simple : le chef de l’État est-il prêt à faire appliquer à l’UDB les règles qu’il entend imposer à tous ? Car, dans une démocratie digne de ce nom, l’arbitre ne peut prétendre garantir l’équité du match tout en fermant les yeux sur les fautes de son équipe favorite. Et si la réforme électorale doit véritablement marquer une rupture, elle devra commencer par un principe élémentaire : nul ne saurait être au-dessus des règles, pas même ceux qui les annoncent. La crédibilité de cette croisade se mesurera à une seule chose : la capacité du pouvoir à siffler les fautes de son propre camp.



