Mécontentement des cadres Fang de l’Estuaire : quand les fauteuils ministériels deviennent une affaire d’ethnie
Au Gabon, il suffit parfois d’un remaniement ministériel pour réveiller les calculatrices identitaires. À peine les nominations annoncées, certains sortent déjà leurs comptes : combien de ministres pour telle communauté ? Combien de directeurs généraux pour telle province ? Qui a gagné un fauteuil, qui en a perdu deux et qui a été rétrogradé dans la grande loterie des responsabilités publiques ?
Le dernier remaniement gouvernemental a ainsi suscité le mécontentement de cadres Fang de l’Estuaire, qui dénoncent ce qu’ils considèrent comme un recul de leur représentativité dans les hautes sphères de l’État. Leur inquiétude mérite d’être entendue. Dans un pays où la géopolitique constitue depuis longtemps un facteur informel de répartition des responsabilités, les questions d’équilibre territorial ne sont pas anodines.
Mais une interrogation dérangeante mérite d’être posée : depuis quand l’Estuaire est-il devenu la propriété exclusive d’une seule communauté ? Car si les Fangs font incontestablement partie des populations historiquement présentes dans cette province, ils ne sont pas les seuls. Les Mpongwè, les Benga, les Sékiani et d’autres communautés participent également à son histoire et à sa diversité. Sans oublier les nombreux Gabonais venus d’autres provinces, installés depuis des générations ou engagés dans la vie économique et sociale de Libreville et de ses environs.
L’Estuaire n’est donc ni un héritage réservé ni un titre foncier ethnique. C’est une province gabonaise, plurielle par son histoire et sa population. Dès lors, lorsque certains cadres parlent de la marginalisation de l’Estuaire, une précision s’impose : parlent-ils de l’ensemble des habitants de la province ou essentiellement de la place des Fangs dans les nominations ? La nuance est importante. Car représenter une communauté et représenter un territoire ne sont pas nécessairement la même chose.
Des fauteuils pour exister ?
Le débat révèle une vieille contradiction de la politique gabonaise : la tendance à mesurer la reconnaissance d’une communauté au nombre de ses ressortissants occupant des postes prestigieux. Un ministre devient alors plus qu’un responsable public : il est supposé porter l’honneur de toute une ethnie. Un directeur général n’est plus simplement un gestionnaire, mais la preuve que les siens comptent dans la République. Quant à celui qui perd son portefeuille, il semble parfois entraîner dans sa chute toute une communauté.
À ce rythme, les lettres de mission devraient bientôt être accompagnées d’un tableau des équilibres ethniques, histoire de vérifier si chaque origine a reçu sa juste part de climatisation ministérielle ! Mais posons la question franchement : comment les Fangs de l’Estuaire veulent-ils se sentir utiles à la nation si leur utilité semble, aux yeux de certains, se mesurer principalement à leur présence dans les postes de responsabilité ? Un citoyen est-il moins utile parce qu’il n’est pas ministre ? Un ingénieur, un enseignant, un médecin, un entrepreneur ou un fonctionnaire sans titre prestigieux contribue-t-il moins au développement du pays qu’un occupant de cabinet ministériel ? Évidemment, non.
Cette interrogation ne vise pas à nier les compétences des cadres Fang ni à minimiser d’éventuelles discriminations. Si des nominations sont effectivement guidées par des considérations discriminatoires, les faits doivent être examinés et les pratiques corrigées. Mais une communauté ne peut pas être déclarée marginalisée sur la seule base d’un décompte de postes, sans analyse des critères de sélection et des procédures suivies. La République ne se résume pas à un organigramme. Elle se construit aussi dans les salles de classe, les hôpitaux, les entreprises, les administrations et les initiatives de citoyens qui ne verront peut-être jamais leur nom sur la porte d’un ministère.
La géopolitique, ce marché sans tarif affiché
Héritée des pratiques politiques développées sous Omar Bongo Ondimba, la géopolitique gabonaise est souvent présentée comme un mécanisme informel destiné à préserver les équilibres entre provinces et communautés. Mais elle ne repose pas sur un système général de quotas ethniques et provinciaux dont les règles seraient clairement définies et publiquement vérifiables. C’est là toute son ambiguïté : lorsque les nominations satisfont les attentes des uns, la géopolitique est saluée comme un instrument de paix. Lorsqu’elles les déçoivent, elle devient le symbole d’une mise à l’écart.
Qui fixe donc les proportions ? Selon quels critères ? La population, les compétences, l’expérience, les besoins de l’administration ou les rapports de force politiques ? Et qui vérifie les comptes ? Faute de règles transparentes, les soupçons prospèrent, les frustrations s’accumulent et les nominations prennent parfois l’allure d’un marchandage entre réseaux. Le problème n’est pas de vouloir une administration représentative de la diversité gabonaise. Le problème est de transformer cette diversité en droit automatique à des fauteuils pour des groupes déterminés, au risque de reléguer au second plan le mérite, la compétence et les résultats. Un ministre doit d’abord servir la République, pas uniquement les membres de sa communauté. Un directeur général doit être jugé sur sa gestion, et non sur la satisfaction qu’apporte son patronyme à un groupe d’influence.
Et les citoyens dans tout cela ?
Pendant que les élites discutent du nombre de leurs représentants dans les ministères et les directions générales, de nombreux Gabonais attendent un emploi, un service public fonctionnel ou une véritable égalité d’accès aux opportunités. Le jeune diplômé sans réseau politique, l’entrepreneur qui cherche un marché public et le fonctionnaire qui espère une promotion ont-ils moins de raisons de s’interroger sur l’équité du système ?
La question mérite d’être posée à toutes les communautés, et pas seulement aux Fangs de l’Estuaire. Car le véritable enjeu dépasse la distribution des postes : il concerne la transparence des recrutements, l’accès aux concours, les possibilités de carrière et la lutte contre le favoritisme. Il serait tout aussi injuste de répondre aux revendications Fang par une volonté d’exclusion que de considérer les autres populations de l’Estuaire comme de simples figurantes sur leur propre territoire.
Les Fangs ont toute leur place dans les responsabilités publiques, au même titre que les Mpongwè, les Benga, les Sékiani et les autres citoyens gabonais. Mais aucune communauté ne peut prétendre incarner, à elle seule, toute une province. La représentativité ne doit pas devenir un privilège héréditaire, pas plus que la compétence ne doit servir de prétexte à des exclusions déguisées.
L’Estuaire appartient à ses habitants, le pouvoir appartient à la République
Au fond, le débat posé par ce remaniement oblige à distinguer deux revendications : celle d’un accès équitable aux responsabilités publiques et celle d’une représentation communautaire garantie dans les postes de pouvoir. La première relève d’une exigence républicaine ; la seconde mérite un examen critique lorsqu’elle devient une demande de répartition automatique des fonctions selon les origines.
Le gouvernement devrait donc clarifier ses critères de nomination et garantir des procédures équitables. Les responsables politiques, eux, gagneraient à démontrer leur utilité par leurs résultats plutôt que par le nombre de fauteuils occupés par leurs compatriotes d’origine. Quant aux cadres qui dénoncent une marginalisation, ils sont fondés à demander des explications et des garanties d’égalité. Mais leur revendication gagnerait en portée si elle s’inscrivait dans une réflexion plus large sur l’équité de l’ensemble du système administratif.
Car l’Estuaire n’est pas la propriété exclusive des Fangs, pas plus que le Gabon n’appartient à une seule communauté. Et si le véritable progrès consistait à construire une République dans laquelle chacun pourrait accéder aux responsabilités grâce à ses compétences, sans devoir présenter un certificat d’origine avant son curriculum vitæ ? Au bout du compte, un ministère n’est ni une médaille ethnique ni une réparation historique automatique. C’est une charge publique, assortie d’obligations envers tous les citoyens. Dans une République digne de ce nom, les fauteuils changent de titulaires, mais la nation ne change pas de propriétaire.



