Politique

( Vote obligatoire ) Pour Ali Akbar Onanga Y’Obegue  » la participation se mérite et la confiance ne se décrète pas. »

Vote obligatoire, abstention et crédibilité électorale : le secrétaire général du Parti démocratique gabonais a raison de rappeler que la confiance ne se décrète pas. Mais quand un ancien parti au pouvoir dénonce les failles d’un système auquel il a longtemps participé, la mémoire politique s’invite au débat. Avant de sommer les Gabonais de voter, encore faudrait-il que les partis et l’administration électorale cessent de leur donner des raisons de douter.

Il fallait oser. Demander aux Gabonais de voter obligatoirement, alors que certains doutent encore de la sincérité du jeu électoral, ressemble à cette vieille recette administrative qui consiste à sanctionner le malade parce qu’il n’a pas guéri assez vite. Le Conseil des ministres du 15 octobre 2026 aurait ouvert la voie à cette réflexion. Aussitôt, Ali Akbar Onanga Y’Obegue, secrétaire général du Parti démocratique gabonais (PDG), monte au créneau. Son avertissement tient en une formule qui mérite de survivre aux communiqués officiels : « La participation se mérite. La confiance ne se décrète pas. » Pour une fois, le débat dépasse les slogans de circonstance. L’ancien ministre met le doigt sur une réalité que les statistiques de participation ne suffisent pas à dissimuler : on ne répare pas une crise de confiance en transformant l’urne en guichet obligatoire.

Mais voilà : si Ali Akbar a raison sur le principe, il lui reste à répondre à une question politiquement moins confortable. D’où vient cette défiance ? Et qui a contribué à l’installer ? Car la confiance électorale n’est pas tombée du ciel. Elle s’est construite, abîmée, parfois contestée au fil des pratiques politiques, des controverses électorales et des insuffisances institutionnelles. Et le PDG, qui a dominé la vie politique gabonaise pendant plusieurs décennies, ne peut pas aujourd’hui commenter cette histoire comme un observateur fraîchement débarqué dans le paysage national.

Le PDG, ou la mémoire électorale à géométrie variable

Ali Akbar Onanga Y’Obegue a raison de rappeler que l’administration électorale doit être crédible, que le fichier électoral doit être fiable et que les conditions de participation doivent être équitables. Mais le secrétaire général du PDG ne peut pas faire l’économie d’un examen de conscience politique. Sous Omar Bongo Ondimba, puis sous Ali Bongo Ondimba, son parti a longtemps occupé le centre du pouvoir. Cette histoire ne suffit pas à lui imputer chaque anomalie électorale, ni à rendre ses arguments irrecevables. Elle lui impose néanmoins une responsabilité politique dans le bilan des pratiques et des institutions héritées de cette longue période.

On ne peut pas avoir été au cœur du système pendant des années et découvrir, une fois dans l’opposition, que la confiance des citoyens est une denrée fragile. Le PDG n’est évidemment pas seul en cause. Les responsabilités doivent être établies à partir de faits précis, et non distribuées au gré des préférences partisanes. Mais sa place dans l’histoire politique du pays interdit de transformer sa critique actuelle en certificat d’innocence.

La scène est presque savoureuse : hier, la puissance d’un parti se mesurait notamment à son implantation et à sa capacité de mobilisation ; aujourd’hui, son secrétaire général rappelle que l’électeur ne saurait être réduit à un chiffre de participation. Très bien. Encore faut-il reconnaître que la démocratie ne commence pas le jour où l’on perd le confort du pouvoir. La mémoire politique n’est pas une sanction électorale. C’est simplement l’obligation de répondre de son bilan.

L’administration électorale n’est pas une boîte noire

L’autre responsabilité concerne l’administration chargée d’organiser les scrutins et les institutions qui encadrent le processus électoral. Un fichier fiable, des listes vérifiables, des bureaux accessibles, un matériel disponible, des procédures transparentes et des résultats contrôlables : voilà le minimum attendu d’une organisation électorale digne de confiance. Le citoyen n’a pas à choisir entre son devoir civique et son droit à une élection crédible. Il ne devrait pas non plus être contraint de participer sans pouvoir vérifier que son inscription est correcte, que son vote sera traité conformément aux règles et que les contestations éventuelles pourront être examinées impartialement.

L’administration électorale ne peut donc pas se contenter de réclamer davantage de civisme. Elle doit en donner l’exemple. Et les partis politiques, majorité comme opposition, doivent eux aussi répondre de leurs pratiques : respect des règles, transparence, refus des pressions et acceptation des mécanismes de contrôle. L’abstention peut traduire une défiance politique, mais elle peut aussi résulter de difficultés matérielles, d’un empêchement personnel ou d’un simple désintérêt. Il serait donc aussi imprudent de traiter chaque abstentionniste comme un opposant silencieux que de considérer chaque électeur présent comme un citoyen convaincu. Le véritable travail consiste à comprendre les raisons de l’abstention, à distinguer les obstacles pratiques du désenchantement politique et à apporter des réponses adaptées. Mais pourquoi faire simple quand on peut imaginer une obligation supplémentaire ?

Le citoyen sans argent devra-t-il payer une amende pour sa pauvreté ?

Prenons le cas d’un Gabonais qui vit et travaille à Libreville, mais demeure inscrit dans son village d’origine, à plusieurs centaines de kilomètres. Il voudrait voter. Seulement, son salaire suffit à peine à couvrir ses besoins essentiels. Le transport aller-retour représente une dépense qu’il ne peut pas assumer. Si le transport organisé disparaît et que le vote devient obligatoire, que lui répondra-t-on ? Qu’il doit faire preuve de patriotisme en dépensant l’argent qu’il n’a pas ? Qu’il est responsable de son absence, même lorsque les conditions matérielles rendent son déplacement impossible ? Et si une sanction lui est ensuite infligée, la démocratie aura-t-elle gagné un citoyen supplémentaire ou simplement ajouté une pénalité à ses difficultés quotidiennes ?

L’égalité devant le suffrage ne peut pas se limiter à une proclamation juridique. Elle exige des conditions raisonnables d’accès au vote. Cela ne signifie pas que le transport organisé des électeurs doive être abandonné à n’importe quelle pratique. Lorsqu’il est financé ou contrôlé par des acteurs politiques, il peut devenir un instrument de dépendance ou de mobilisation intéressée. Mais la réponse ne saurait être de supprimer les facilités sans proposer de solution.

Un dispositif public, neutre, transparent et contrôlable pourrait être étudié. La simplification des procurations ou d’autres modalités de vote mériterait également un examen juridique et technique, à condition de préserver le secret du suffrage et de prévenir les pressions. Le vote obligatoire ne peut être juste que si les moyens de l’exercer sont raisonnablement accessibles à tous.

Même les bénéficiaires des prestations sociales doivent voter. Mais pas sous la menace !

Faut-il encourager les citoyens en âge de voter, y compris les bénéficiaires de prestations sociales, à participer davantage ? Évidemment. Ces citoyens ne sont ni des figurants de la République ni des bénéficiaires de seconde catégorie. Ils ont les mêmes droits civiques que les autres et doivent disposer des informations nécessaires pour les exercer. L’État peut organiser des campagnes d’instruction civique, sensibiliser les populations éloignées des centres de vote et faciliter la participation des personnes âgées, des personnes handicapées, des travailleurs précaires et des ménages modestes.

Mais attention à ne pas transformer la solidarité nationale en instrument de discipline électorale. Une prestation sociale ne doit jamais dépendre du vote d’un citoyen, encore moins de son choix politique. Personne ne devrait avoir à prouver qu’il s’est rendu aux urnes pour conserver une aide à laquelle il a légalement droit. L’État social ne doit pas devenir un État électoraliste. Si le Gabon retient le principe du vote obligatoire, les sanctions, les exemptions et les voies de recours devront être prévues par la loi, proportionnées et assorties de garanties effectives. La maladie, le handicap, l’éloignement ou d’autres empêchements légitimes ne peuvent être traités avec la brutalité d’un règlement de bureau. Le civisme se cultive. Il ne s’achète pas avec une aide publique et ne se fabrique pas avec la peur d’une sanction.

Vote obligatoire : possible, mais pas à l’aveuglette

Le vote obligatoire existe dans plusieurs démocraties. Il n’est donc ni une hérésie institutionnelle ni une solution miraculeuse. Il peut contribuer à réduire l’abstention, mais son efficacité dépend du cadre juridique, des modalités d’application, des exemptions et de la confiance accordée aux institutions. Le Gabon pourrait donc en débattre sérieusement. Mais dans le bon ordre. D’abord, fiabiliser le fichier électoral et permettre sa vérification. Ensuite, renforcer la transparence de l’administration électorale, garantir l’égalité entre les acteurs et améliorer l’accessibilité des bureaux de vote.

Puis, développer l’instruction civique, examiner la place du vote blanc et faciliter la participation des citoyens empêchés par des obstacles matériels. Enfin, si l’obligation est retenue, définir des règles claires, proportionnées et applicables à tous. Car il existe une différence entre mobiliser les citoyens et les contraindre à participer à un système dont ils ne comprennent pas toujours les garanties. Un taux de participation élevé ne suffit pas, à lui seul, à démontrer la qualité d’une démocratie. On peut remplir les bureaux de vote sans remplir les consciences de confiance.

Avant de convoquer les électeurs, que les responsables répondent de leurs actes !

Au fond, Ali Akbar Onanga Y’Obegue soulève une vraie question. Mais son plaidoyer ne sera pleinement convaincant que si la critique de l’abstention s’accompagne d’une réflexion sur les responsabilités politiques, y compris celles du PDG, et sur les obligations de l’administration électorale. Les partis ne peuvent pas se souvenir de la confiance uniquement lorsqu’ils souhaitent convaincre les électeurs de revenir aux urnes. L’administration ne peut pas réclamer une participation accrue sans démontrer sa capacité à organiser des scrutins transparents et accessibles. Et le pouvoir ne peut pas confondre autorité de l’État et droit de sanctionner chaque citoyen qui ne répond pas à ses attentes.

Le vote obligatoire est envisageable. Mais il doit être le résultat d’un débat démocratique sérieux, non un raccourci pour masquer les faiblesses du système. Car, au Gabon, le problème n’est pas seulement de savoir combien de citoyens se déplacent. Il est aussi de comprendre pourquoi certains ne se déplacent plus, pourquoi d’autres doutent, et quelles garanties permettraient de restaurer durablement leur confiance. Ali Akbar Onanga Y’Obegue a raison sur l’essentiel : la participation se mérite. Mais cette vérité vaut pour tout le monde, y compris pour le parti auquel il appartient et pour les institutions chargées d’organiser les élections. Avant de mettre l’électeur en demeure de voter, que les partis et l’administration électorale se mettent eux-mêmes en demeure d’être irréprochables. Car la démocratie n’est pas une convocation administrative. Et l’urne n’est pas un guichet où le citoyen vient justifier sa bonne conduite. On peut obliger un Gabonais à se présenter au bureau de vote. On ne peut pas lui ordonner de faire confiance.

 

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