Politique

Une justice à bout de souffle, une réforme qui ne peut plus attendre

Détentions préventives interminables, juridictions engorgées, magistrats débordés, carte judiciaire dépassée : les dysfonctionnements de la justice gabonaise exigent une réforme profonde. Derrière les lenteurs des procédures se jouent des libertés, des vies humaines et la crédibilité de l’État de droit.

En février dernier, le ministre de la Justice, Augustin Emane, révélait une situation accablante. Sur quelque 3 500 personnes incarcérées à la prison centrale de Libreville, seules 500 à 600 avaient été jugées. Une commission chargée d’examiner les détentions présumées irrégulières identifiait ensuite 305 dossiers problématiques sur 513 examinés. Deux cent soixante-quatorze détenus étaient finalement remis en liberté.

Ces chiffres auraient dû provoquer un séisme dans l’appareil judiciaire. Ils révélaient les défaillances d’une institution à laquelle la République confie l’un de ses pouvoirs les plus redoutables : priver un être humain de sa liberté.

Il faut reconnaître à Augustin Emane le mérite de cette initiative salutaire. L’La mise au grand jour de telles défaillances n’a certainement pas été accueillie avec enthousiasme dans tous les cercles du pouvoir. Il fallait du courage, de la détermination et un véritable sens de l’État pour exposer aussi ouvertement des dysfonctionnements que d’autres auraient préféré taire. Le ministre mérite, à cet égard, d’être salué pour sa franchise, sa lucidité et sa volonté de rompre avec les habitudes de complaisance. En prenant le risque de déplaire, il a fait preuve d’une qualité trop rare dans la conduite des affaires publiques : le courage d’affronter les réalités, même lorsqu’elles dérangent. Cette démarche l’honore. Elle mérite d’être soutenue et, surtout, poursuivie avec la même fermeté.

Malheureusement, huit mois plus tard, des hommes passent encore des mois, parfois des années, derrière les barreaux sans jugement. Leur culpabilité n’a pas été établie, aucune peine n’a été prononcée, mais ils subissent déjà toutes les rigueurs de l’emprisonnement.

Martin Luther King rappelait à juste titre qu’« une justice trop longtemps différée est une justice refusée ». Au Gabon, elle est trop souvent différée derrière les murs d’une prison.

La détention préventive ou la justice des vainqueurs

Le cas de Vincent de Paul Massassa est emblématique. Ancien ministre du Pétrole et du Gaz, il est incarcéré à la prison centrale de Libreville depuis le 22 septembre 2023. Au 14 octobre 2026, il totalisait trois ans et vingt-deux jours de détention sans jugement. Il lui est reproché des faits présumés de corruption. Ces accusations doivent être examinées et, si elles sont établies, sanctionnées. Cependant, trois longues années d’incarcération sans procès restent difficilement admissibles. La présomption d’innocence ne disparaît pas avec la perte du pouvoir. L’appartenance à un régime déchu ne saurait justifier une privation de liberté indéfinie.

D’autres situations appellent la même vigilance.

Bob Mengome, « Matricule 212 », est incarcéré depuis le 19 janvier 2026 pour des faits présumés de trouble à l’ordre public, de diffamation et d’incitation à la haine. Son état de santé a nécessité une hospitalisation d’urgence en juin.

Pierre-Wilfried Okoumba, dit Kamitatou, a été placé sous mandat de dépôt le 3 août 2026, après son retour de France. Il est notamment poursuivi pour diffamation, dénonciation calomnieuse et outrage.

La liberté d’expression n’autorise pas toutes les dérives. La prison ne saurait pour autant devenir la réponse ordinaire aux paroles qui dérangent.

Gabin Otha Ndoumba, ancien directeur général des Impôts, est détenu depuis octobre 2023 dans une affaire de malversations financières présumées que le ministère public peine à documenter.

Derrière ces personnalités connues, des détenus anonymes attendent que la justice statue sur leur sort, sans relations influentes ni relais médiatiques. Certains sont malades. Leurs familles s’inquiètent de leurs conditions d’incarcération et de leur accès aux soins. L’État qui prive un homme de sa liberté devient responsable de sa sécurité et de sa santé.

Une autre pratique nourrit le malaise. Après de longues détentions, des condamnations sont parfois prononcées pour des durées proches du temps déjà passé en prison. Cette concordance peut avoir une justification juridique. Elle alimente aussi le soupçon d’une peine destinée à couvrir rétroactivement une détention devenue embarrassante.

Une condamnation ne saurait masquer les défaillances d’une instruction.

Des magistrats responsables, mais aussi victimes du système

Il serait injuste de faire porter aux seuls magistrats la responsabilité de ces dysfonctionnements. Depuis des années, leurs syndicats et ceux des greffiers dénoncent la surcharge des juridictions, l’insuffisance des effectifs, le manque de moyens et la dégradation des conditions de travail. Ces alertes mettent en cause une organisation judiciaire inadaptée aux besoins du pays. Le réseau des tribunaux de première instance reste concentré dans les neuf chefs-lieux provinciaux. La création récente du tribunal de Ntoum demeure une exception.

Jusqu’à cette ouverture, tous les justiciables de l’Estuaire devaient converger vers Libreville, qu’ils viennent de Cocobeach, de Kango, de Donguila ou de Ntoum. Dans le Haut-Ogooué, les habitants de Moanda, d’Okondja, de Boumango ou de Léconi dépendent du tribunal de Franceville. Dans l’Ogooué-Ivindo, la plus vaste province du Gabon, les justiciables de Mékambo, d’Ovan, de Booué et des autres localités doivent se rendre à Makokou. La même concentration existe dans le Moyen-Ogooué autour de Lambaréné et dans l’Ogooué-Maritime autour de Port-Gentil.

Cette carte judiciaire impose aux populations des déplacements considérables, engorge les tribunaux et allonge les procédures.

Des kilomètres de route, des vies exposées

Pour présenter un mis en cause devant un magistrat, policiers et gendarmes doivent parfois parcourir des centaines de kilomètres. Ces déferrements mobilisent des véhicules, des agents et des moyens financiers importants.

Entre Bitam et Oyem, par exemple, il est fréquent de croiser des véhicules de police ou de gendarmerie transportant des justiciables vers le tribunal. Dans l’Ogooué-Ivindo, plus de 150 kilomètres séparent Mékambo de Makokou, sur une route non bitumée, dans des conditions de circulation difficiles. Ces déplacements exposent les personnes transportées et leurs escortes à des accidents parfois dramatiques. Un homme présumé innocent peut être grièvement blessé ou perdre la vie avant même d’avoir été présenté à un magistrat. Policiers et gendarmes courent les mêmes risques.

À ces risques s’ajoutent les dépenses de carburant, l’usure des véhicules et les journées de travail absorbées par ces missions. L’organisation pénitentiaire, largement concentrée autour d’une prison principale par province, complique encore les transfèrements, les comparutions et le suivi des détenus.

Le coût de cette centralisation se mesure en argent public, en temps perdu et en vies exposées.

Repenser la carte judiciaire

Le Gabon doit revoir en profondeur son organisation judiciaire et pénitentiaire. L’implantation progressive de tribunaux dans les principales villes et les chefs-lieux de département rapprocherait la justice des citoyens, désengorgerait les juridictions existantes et accélérerait le traitement des dossiers.

Cette réforme doit s’accompagner d’un renforcement des effectifs de magistrats, de greffiers et de personnels pénitentiaires, d’une modernisation des greffes et d’une meilleure répartition des établissements pénitentiaires. Un contrôle régulier des détentions préventives permettrait de vérifier le respect des délais légaux et d’éviter que des dossiers restent abandonnés pendant des mois ou des années.

Les magistrats ont leur part de responsabilité. Leur indépendance ne les dispense ni de diligence ni de conscience professionnelle. L’État doit également assumer la sienne. Il ne peut réclamer une justice rapide et efficace tout en maintenant une carte judiciaire aussi étriquée et des conditions de travail régulièrement dénoncées.

Montesquieu écrivait dans De l’esprit des lois : « Il n’y a point encore de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice. » Cette séparation perd sa substance lorsque les procédures sensibles avancent au rythme des rapports de force politiques. Le cas d’Alain-Claude Bilie-By-Nzé en est aujourd’hui l’illustration la plus éclatante.

Une justice rendue au nom du peuple, pas des vainqueurs

Depuis le coup d’État du 30 août 2023, plusieurs anciens dignitaires du régime déchu ont été incarcérés. Certains sont poursuivis pour des infractions graves. Lorsque les années passent sans jugement et que les procédures s’enlisent, le maintien en prison nourrit la suspicion. Le malaise grandit lorsque des activistes critiques du pouvoir connaissent, eux aussi, l’incarcération.

La justice des vainqueurs porte toujours en elle le risque de devenir une justice de vengeance.

J’ai souvent rappelé la place déterminante de la justice dans la construction d’un pays. Elle garantit les libertés, protège les biens, sécurise les investissements et contient l’arbitraire. Lorsqu’elle vacille, l’ensemble de l’édifice national se fragilise.

L’insécurité judiciaire nourrit toutes les autres. Un citoyen qui ne croit plus au juge finit par ne plus croire en la loi. Un entrepreneur qui doute des tribunaux hésite à investir. Un détenu maintenu en prison sans jugement apprend que sa liberté dépend moins du droit que du rapport de force.

La démarche engagée par Augustin Emane doit déboucher sur des réformes durables. Il faut établir les responsabilités, corriger les irrégularités et réexaminer les détentions préventives prolongées. Les personnes concernées doivent être jugées dans des délais raisonnables ou remises en liberté lorsque les conditions légales de leur incarcération ne sont plus réunies. La révision de la carte judiciaire et pénitentiaire doit aller de pair avec les effectifs, les moyens et les outils nécessaires à son fonctionnement.

La justice gabonaise doit pouvoir condamner les coupables sans acharnement, protéger les innocents sans faiblesse et garantir à chacun les mêmes droits, quelles que soient ses opinions ou ses anciennes fonctions.

Rendue au nom du peuple gabonais, la justice ne peut devenir celle des vainqueurs, encore moins celle de la vengeance. Elle doit rester celle de la République.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page