Cour des comptes : Alex Euv Moutsiangou fait tout exploser et s’en va
Au Gabon, la justice financière vient de produire un chiffre capable de faire trembler les calculatrices du ministère des Finances : 1 700 milliards de FCFA de débets et d’amendes accumulés au fil des décennies. Une montagne de créances publiques dont une partie demeure à recouvrer, selon les informations communiquées par la Cour des comptes. Et comme dans tout bon feuilleton politico-administratif gabonais, au moment où le public attend de voir les débiteurs passer à la caisse, un changement de casting intervient à la tête de l’institution.
Alex Euv Moutsiangou, Premier président de la Cour des comptes, quitte ses fonctions. Il est nommé conseiller au Secrétariat permanent du Conseil supérieur de la magistrature. À sa place, Pamphile Moussavou Ibouanga prend les commandes de la juridiction financière, selon les informations rapportées sur la réunion du CSM du 16 septembre. Le calendrier interpelle. Les preuves, elles, restent à produire.
Car il serait aussi facile qu’irresponsable de transformer une succession institutionnelle en preuve de représailles. Aucun motif officiel établissant une sanction liée à l’annonce des 1 700 milliards n’est fourni dans les éléments disponibles. Mais cette réserve juridique ne doit pas empêcher les citoyens de poser des questions sur la continuité du recouvrement. Après tout, si l’État doit récupérer des milliards, le dossier ne devrait pas dépendre de la couleur du fauteuil occupé par son gardien.
1 700 milliards : le fantôme financier de trois décennies
Le 1er septembre 2026, Alex Euv Moutsiangou a mis en lumière un stock de débets et d’amendes prononcés par les juridictions financières. Le montant annoncé avoisine 1 700 milliards de FCFA. Une précision importante s’impose : ce montant ne correspond pas nécessairement à des détournements commis en 2026. Les décisions concernent plusieurs périodes et certains dossiers remontent à plusieurs années. Il s’agit d’un stock historique de créances et de sanctions financières, dont la composition doit être détaillée.
Voilà qui pose une question que les discours officiels ne peuvent contourner : Comment une République peut-elle accumuler pendant des décennies des décisions financières sans parvenir à en assurer pleinement l’exécution ? Le problème n’est pas seulement comptable. Il est institutionnel, administratif et politique. Lorsqu’un citoyen ordinaire ne s’acquitte pas de ses obligations fiscales, l’administration dispose de mécanismes de recouvrement. Lorsqu’une décision financière est rendue contre un débiteur de l’État, la question de l’effectivité de cette décision se pose également. Alex Euv Moutsiangou avait d’ailleurs demandé que les débiteurs de l’État soient soumis à une rigueur comparable à celle appliquée aux contribuables, selon une déclaration rapportée le 13 septembre 2026. La République réclame son argent, mais qui réclame des comptes à la République ?
La formule pourrait figurer dans un éditorial du Canard enchaîné : l’État se découvre des créances colossales, les archives regorgent de décisions, et les caisses publiques attendent toujours de voir la couleur des remboursements. La satire s’arrête toutefois là où commence l’exigence de preuve : une décision de débet ne doit pas être confondue avec une condamnation pénale pour détournement de fonds. Chaque dossier mérite un examen juridique précis.
Les noms qui circulent : la transparence ne dispense pas de la rigueur
Le recueil des décisions et avis des juridictions financières couvrant la période 1994-2022 a été présenté comme un outil de transparence. Des publications de presse ont notamment cité plusieurs personnalités dans les dossiers concernés.
Parmi les noms mentionnés dans les articles consacrés à ce recueil figurent Luc Bengone Nsi, Gaston Coniquet, Blaise Allela, Émile Doumba, Jean Rémy Pendy Bouyiki, Paul Mba Abessole, Alfred Nguia Banda, Pierre Amoughe Mba et Marcel Doupambi Matoka. La liste publiée par GabonReview comporte 61 noms, mais les dossiers recouvrent des situations juridiques distinctes : débets, amendes, recours et non-lieux. L’exigence journalistique impose donc de ne pas présenter indistinctement toutes les personnes citées comme coupables de détournement.
Un nom dans un recueil judiciaire n’est pas, à lui seul, un verdict pénal. La vraie enquête consiste à déterminer : Quelles décisions ont été rendues ? Quels montants ont été fixés ? Quels recours ont été introduits ? Quelles sommes ont déjà été recouvrées ? Quels dossiers demeurent en attente et pour quelles raisons ? Voilà le type de transparence qui permettrait de passer de la polémique à la reddition des comptes.
Le changement à la Cour des comptes : la coïncidence qui exige des explications
Le 16 septembre, le Conseil supérieur de la magistrature annonce la nomination de Pamphile Moussavou Ibouanga à la tête de la Cour des comptes et la nouvelle affectation d’Alex Euv Moutsiangou. Le remplacement intervient peu après la médiatisation du dossier des 1 700 milliards. C’est un fait de calendrier. Ce n’est pas encore une preuve de causalité. Mais dans un pays marqué par des affaires judiciaires qui s’étirent sur des années, les institutions ne devraient pas s’étonner que le public réclame des explications lorsqu’un changement intervient à un moment aussi sensible. Il ne s’agit pas de demander au CSM de justifier chaque nomination devant les réseaux sociaux. Il s’agit de rappeler que la confiance institutionnelle se nourrit de transparence, de décisions motivées lorsque la loi l’exige, et de garanties de continuité dans le traitement des dossiers.
Voici la question qui mérite désormais une réponse officielle : Le départ du Premier président de la Cour des comptes modifiera-t-il le calendrier, les procédures ou les objectifs de recouvrement des 1 700 milliards de FCFA ? À ce jour, les informations disponibles ne permettent pas de confirmer une modification du dispositif de recouvrement liée à cette succession. Le nouveau Premier président, Pamphile Moussavou Ibouanga, hérite donc d’un dossier qui ne devrait pas être enterré sous les dossiers de passation de service.
Le véritable scandale : quand les décisions de justice vieillissent mieux que les réformes
Au Gabon, les dossiers financiers ont parfois une longévité remarquable. Ils traversent les gouvernements, les administrations et les réorganisations institutionnelles, tandis que les citoyens attendent les effets concrets des promesses de changement. Le problème n’est pas qu’une juridiction change de dirigeant. Les institutions doivent pouvoir fonctionner au-delà des personnes. Le problème serait que les changements de responsables deviennent, en pratique, des interruptions de mémoire administrative. Une réforme crédible de la justice financière devrait notamment garantir : Un registre actualisé des décisions financières.
Une ventilation claire des sommes dues par dossier. Un suivi des recours et de l’exécution des décisions. La publication des montants effectivement recouvrés. Une coordination transparente entre la Cour des comptes, le parquet compétent et les services chargés du recouvrement. Sans ces mécanismes, les 1 700 milliards risquent de rester un chiffre spectaculaire plutôt qu’un résultat budgétaire concret.
Le nouveau Premier président face à une obligation de résultat institutionnel
Pamphile Moussavou Ibouanga ne reçoit pas seulement un poste. Il reçoit un dossier qui engage la crédibilité de la justice financière gabonaise. Il devra faire face à une attente simple du public : que les décisions rendues au nom de la République soient suivies d’effets dans le respect du droit. La Cour des comptes a déjà exposé l’importance de ses missions de contrôle et d’audit. Les informations publiées sur son activité évoquent 368 ordres de mission et un taux d’exécution de 89,40 %, ainsi que des audits dans le secteur de la sécurité sociale et de la CNAMGS.
Ces éléments illustrent l’étendue de l’activité de l’institution. Mais le recouvrement des débets demeure un indicateur distinct : il faut mesurer ce qui a été décidé, ce qui a été contesté et ce qui a réellement été récupéré. La justice financière ne peut pas se contenter de constater les irrégularités. Elle doit aussi permettre à la République de tirer les conséquences juridiques et financières de ses décisions.
Le mot de la satire : « Au Gabon, les milliards ont-ils un avocat commis d’office ? »
Imaginons la scène. Dans un bureau de la République, une pile de dossiers attend depuis plusieurs années. Sur la couverture, un chiffre : 1 700 milliards de FCFA. Un responsable arrive, annonce qu’il faut recouvrer. Le public applaudit prudemment. Puis un changement de fonction est annoncé. La pile de dossiers, elle, ne bouge pas. Elle attend le prochain responsable, le prochain communiqué, la prochaine réunion et, pourquoi pas, la prochaine réforme de la réforme.
Au Gabon, les milliards semblent parfois disposer d’une patience supérieure à celle des citoyens. Ils attendent si longtemps que l’on pourrait presque leur attribuer un statut administratif : « créance en attente de prise en charge par la prochaine génération ». Mais les citoyens ne demandent pas un feuilleton. Ils demandent une justice qui fonctionne.
Si les débets sont dus, les procédures doivent suivre leur cours. Si des recours existent, ils doivent être examinés. Si des décisions ne sont plus exécutables, les raisons doivent être expliquées. Si des sommes ont été récupérées, le public doit en connaître le montant. Voilà la vraie rupture : non pas le changement de visage à la tête d’une institution, mais la fin de l’impunité administrative et de l’opacité financière.
Les milliards attendent la preuve d’une rupture
L’annonce des 1 700 milliards de FCFA a ouvert un débat majeur sur la gestion des deniers publics et l’exécution des décisions des juridictions financières. Le départ d’Alex Euv Moutsiangou de la présidence de la Cour des comptes, intervenu dans cette séquence, suscite des interrogations légitimes sur la continuité du recouvrement. Toutefois, aucune information vérifiée ne permet d’affirmer que son remplacement serait une sanction liée à ses déclarations. La question centrale est désormais celle des résultats.
Combien l’État récupérera-t-il ? Dans quels délais ? Avec quelles garanties de transparence ? Et comment les institutions rendront-elles compte de l’exécution des décisions ? La République ne se mesure pas seulement à la force de ses annonces. Elle se mesure aussi à sa capacité à faire appliquer ses propres décisions. Et si les 1 700 milliards doivent enfin sortir des archives, il faudra davantage qu’un changement de fauteuil : il faudra des actes, des chiffres vérifiables et une justice financière capable d’aller jusqu’au bout de ses procédures.



