Tribune libre : « État d’urgence hydrique au Gabon : salutaire reprise en main ou réforme à haut risque ? »

(*) Par Étienne MAKOUNGOU

La décision est forte, spectaculaire et, à bien des égards, inédite. En décrétant l’état d’urgence hydrique sur l’ensemble du territoire national, le ministre de l’Accès universel à l’Eau et à l’Énergie, Philippe Tonangoye, a choisi de s’attaquer frontalement à un dysfonctionnement devenu structurel : la marchandisation anarchique de l’eau potable.
Car derrière cette mesure d’exception, un constat préoccupant s’impose.
Pendant des années, la distribution de l’eau, pourtant service public par essence, s’est progressivement déplacée vers des circuits parallèles, largement informels, parfois illégaux, et souvent hors de tout contrôle étatique. Sous-traitance opaque, prête-noms, groupements d’intérêts économiques non reconnus : autant de mécanismes qui ont favorisé l’émergence d’un véritable marché noir de l’eau.
Plus grave encore, ce marché s’est construit au détriment des populations.
Avec des prix oscillant entre 10 000 et 20 000 FCFA le mètre cube, l’accès à une ressource vitale s’est transformé en produit de luxe, en flagrante contradiction avec le principe constitutionnel du droit à l’eau potable. Dans ce contexte, la saisie de 55 camions-citernes, majoritairement détenus par des opérateurs non gabonais, ainsi que le démantèlement des installations frauduleuses, apparaissent comme une tentative légitime de rétablissement de la souveraineté de l’État sur un secteur stratégique.
De ce point de vue, l’intervention des forces de défense et de sécurité, combinée à la fixation de tarifs plafonnés — 3 000 FCFA le mètre cube, 600 FCFA le fût de 200 litres — constitue un signal fort. Elle traduit une volonté politique de mettre fin aux abus, de protéger les ménages et de restaurer un minimum d’équité dans l’accès à l’eau.
Cependant, toute réforme d’ampleur révèle aussi ses zones d’ombre. Sur le terrain, les premières remontées traduisent un scepticisme palpable. L’une des principales critiques porte sur la capacité opérationnelle du dispositif. Entre les délais d’attente, les livraisons conditionnées à la constitution de listes complètes par zone et les incertitudes logistiques, la promesse d’un accès rapide et fluide à l’eau semble difficile à tenir.
Or, en matière d’eau, le temps n’est pas un paramètre secondaire : il conditionne directement la qualité de vie et la dignité des populations.
Par ailleurs, certains observateurs soulignent une contradiction de fond.
Si le système démantelé reposait sur des points d’approvisionnement illégaux, la question de la source d’approvisionnement des nouveaux opérateurs publics — en l’occurrence les sapeurs-pompiers et les forces de sécurité — reste posée. À défaut de clarification, le risque est grand de substituer une opacité à une autre.
Autre point de tension :
La place accordée aux forces de sécurité dans la chaîne de distribution et de paiement. Si leur mobilisation peut se justifier dans une phase transitoire, elle suscite néanmoins des inquiétudes quant aux risques d’abus, de dérives ou de pratiques informelles, dans un contexte où la confiance entre populations et corps habillés demeure fragile.
Enfin, la réforme soulève une interrogation économique et sociale majeure.
Les opérateurs informels, bien que souvent en infraction, ont longtemps compensé les défaillances du service public et permis à de nombreux ménages d’accéder, tant bien que mal, à l’eau. Fallait-il les évincer brutalement, ou les accompagner vers une formalisation encadrée ? La question mérite d’être posée, tant elle touche à l’équilibre entre régulation et inclusion économique.
Au fond, l’état d’urgence hydrique met en lumière une réalité plus profonde : celle d’un service public en crise, où l’informel prospère sur les insuffisances du formel.
En s’attaquant aux symptômes — les circuits illégaux — sans résoudre durablement les causes — insuffisance d’infrastructures, faiblesse de la distribution, gouvernance du secteur —, le risque est de voir les mêmes déséquilibres réapparaître sous d’autres formes.
La décision du gouvernement a le mérite de poser un cadre et de réaffirmer un principe : l’eau n’est pas une marchandise comme les autres. Mais pour être pleinement efficace, elle devra s’accompagner de garanties opérationnelles, de transparence et d’une stratégie structurelle à long terme. Car en matière d’eau, l’urgence ne peut être qu’un point de départ, jamais une solution durable.
(*) Penseur libre de la Lowa



