Procès d’Esther Miracle à nouveau reporté : une attente devenue insupportable pour les familles des victimes et les rescapés

Trois ans après le naufrage de l’Esther Miracle, une certitude s’impose : si le ferry a sombré en mer, le dossier judiciaire, lui, a trouvé un moyen plus subtil de flotter… de report en report. Pour les familles endeuillées et les rescapés, la justice gabonaise ressemble désormais à un tunnel sans sortie, dont on a éteint la lumière pour économiser l’électricité.
Alors qu’on espérait mercredi dernier son examen au fond, l’ouverture du procès a une nouvelle fois été renvoyée, cette fois au mardi 7 avril. Motif officiel : la sollicitation faite par Me Kevin Nzigou, un des avocats des parties civiles, de récuser le président de céans, informe le journal l’Union. Cette demande a donc conduit le tribunal de première instance de Libreville a décidé du renvoi de l’affaire.
Résultat : encore un tour de manège judiciaire pour des victimes qui n’ont rien demandé d’autre que la vérité.
Dans ce dossier, le temps judiciaire ne s’écoule pas : il dérive. Trois ans après les faits, le tribunal correctionnel de Libreville n’a toujours pas entendu le fond de l’affaire, mais maîtrise déjà parfaitement la forme du renvoi. À ce rythme, le procès de l’Esther Miracle risque d’entrer au patrimoine immatériel national, au même titre que les routes impraticables et les promesses de réforme.
Pourtant, les faits sont connus. Trop connus même. Navire mal entretenu, autorisations de navigation douteuses, contrôles complaisants, administration maritime en mode yeux fermés, tampons ouverts. Un cocktail explosif, servi en pleine mer, avec des passagers pour seuls gilets de sauvetage. Le naufrage n’était pas une surprise : c’était un rendez-vous.
Mais voilà, dès qu’il s’agit de juger les responsabilités, la machine judiciaire se met à imiter l’Esther Miracle : elle avance péniblement, penche dangereusement, puis s’arrête net. Armateurs, cadres administratifs, agents de contrôle… tous sont bien identifiés parmi les prévenus. Mais entre l’identification et la condamnation, il y a un océan de procédures, de délais et de silences polis.
À force de renvois, le procès n’est plus un procès : c’est une série, avec des saisons interminables et toujours le même scénario. Les victimes, elles, jouent les figurants permanents, convoquées pour mieux être renvoyées chez elles, avec pour seule indemnité morale un nouveau numéro d’audience.
Dans les couloirs du tribunal, certains murmurent déjà que les familles de l’Esther Miracle ne verront jamais le bout du tunnel, parce que ce tunnel mène directement… à un autre tunnel. Procès après procès, renvoi après renvoi, la justice semble pratiquer une discipline bien rodée : l’épuisement judiciaire. Quand les victimes se fatiguent, les responsabilités respirent.
Au-delà du drame humain, l’affaire Esther Miracle est devenue le miroir cruel d’un système où la mer tue vite, mais où la justice tue lentement. Très lentement. Trop lentement. Un système où l’on enquête pour rassurer l’opinion, mais où l’on juge pour ne déranger personne.
En attendant, les familles continuent d’attendre, les dossiers continuent de jaunir, et la justice gabonaise continue de naviguer à vue, sans boussole, sans radar, mais avec une maîtrise parfaite de l’art du report à flot. L’Esther Miracle a sombré en 2023. La justice, elle, prend son temps pour couler.



