SEEG : l’entreprise qui fonctionne désormais comme un service de dépannage permanent
Il y a des paradoxes qui relèvent de la géographie. D’autres de l’histoire. Et puis il y a celui du Gabon : un pays traversé par des fleuves, couvert de forêts, riche en pétrole, mais plongé dans le noir et privé d’eau potable plusieurs heures par jour.
À Libreville comme dans l’arrière-pays, la scène est devenue banale : ventilateurs à l’arrêt, congélateurs qui dégèlent, robinets muets, commerces paralysés. Dans un pays qui se veut émergent, la vie quotidienne est rythmée par la bougie et les bidons d’eau. La question est simple et brutale : comment un pays aussi riche a-t-il pu rater aussi spectaculairement sa planification énergétique ?
Un demi-siècle d’immobilisme énergétique
Le cœur du système électrique gabonais repose encore sur des infrastructures construites il y a plus de cinquante ans. Parmi elles, les barrages historiques comme le Barrage de Kinguélé et le Barrage de Tchimbélé. Ces ouvrages ont été bâtis à une époque où le Gabon comptait trois fois moins d’habitants qu’aujourd’hui. Depuis, la population a explosé, les villes se sont étendues, la consommation électrique a été multipliée… Mais la planification énergétique, elle, est restée bloquée dans les années 1970.
Pendant que d’autres pays africains construisaient de nouveaux barrages, modernisaient leurs réseaux et développaient leurs centrales, le Gabon s’est contenté de bricoler son héritage énergétique. La SEEG, gestionnaire d’un réseau à bout de souffle. Au centre du système se trouve la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon, chargée d’alimenter tout un pays en électricité et en eau potable.
Mais la réalité du terrain est implacable.
Réseaux vieillissants. Transformateurs saturés. Centrales thermiques capricieuses. Pertes techniques énormes. Au lieu d’anticiper l’augmentation de la demande, l’entreprise s’est progressivement retrouvée à gérer une pénurie structurelle. Le problème ne se limite pas aux machines. Il touche aussi la stratégie. Pendant des décennies, la modernisation des équipements et la formation d’ingénieurs spécialisés n’ont jamais été traitées comme une priorité nationale.
Résultat : une entreprise censée piloter un secteur stratégique fonctionne aujourd’hui comme un service de dépannage permanent. Les solutions d’urgence d’un État pris de court. Face à la crise, l’État a dû recourir à des solutions spectaculaires. Des centrales flottantes opérées par la société turque Karpowership ont été déployées pour injecter de l’électricité dans le réseau.
Ces navires-centrales produisent de l’énergie… mais ils symbolisent surtout un aveu d’échec : celui d’un pays obligé d’importer de l’électricité flottante faute d’avoir construit suffisamment d’infrastructures sur son propre territoire. Car au fond, la vérité est brutale : les investissements énergétiques structurants n’ont jamais suivi la croissance du pays.
Quand l’électricité disparaît, l’eau disparaît aussi
Au Gabon, l’électricité et l’eau sont désormais les deux faces d’une même crise. La distribution d’eau dépend des stations de pompage alimentées par l’électricité. Quand le courant s’arrête, les pompes s’arrêtent. Et quand les pompes s’arrêtent, les robinets se taisent. Ainsi, un simple délestage électrique peut transformer toute une ville en zone de pénurie hydrique. Dans un pays parcouru par l’Ogooué et ses affluents, la population doit parfois chercher de l’eau comme dans un désert énergétique.
Ce qui choque le plus les spécialistes de la planification énergétique, ce n’est pas la panne. C’est l’absence d’anticipation, le Gabon possède : un potentiel hydroélectrique immense du gaz naturel pour les centrales thermiques et des ressources pétrolières, une faible densité industrielle. Autrement dit, toutes les conditions pour réussir sa transition énergétique. Mais pendant cinquante ans, la planification stratégique a été reléguée au second plan, derrière les urgences politiques et les priorités budgétaires fluctuantes.
Une vérité que personne n’ose dire
La crise énergétique gabonaise n’est pas née hier. Elle était visible. Prévisible. Documentée. Les ingénieurs la redoutaient depuis des années. Mais comme souvent dans les crises structurelles, on a préféré repousser les décisions difficiles jusqu’au moment où le système s’effondre de lui-même. Aujourd’hui, la facture arrive. Et elle se paie en coupures d’électricité, en pénuries d’eau et en colère sociale.
Au fond, la situation actuelle peut se résumer en une phrase simple : le Gabon n’est pas victime d’un manque de ressources. Il est victime d’un manque de vision énergétique à long terme. Et tant que cette vision ne sera pas reconstruite avec de nouveaux barrages, un réseau modernisé et une génération d’ingénieurs formés pour anticiper l’avenir le pays risque de rester longtemps dans cette étrange situation : un État riche en énergie… mais plongé dans l’obscurité.



