Tribune libre: plafonner les émoluments des dirigeants publics au Gabon : quand l’encre des décrets ne suffit plus à panser les plaies

( Libre propos du Penseur Libre Étienne MAKOUNGOU)
Il est des dossiers qui, à force d’être repris, finissent par ressembler à ces vieilles partitions que l’on rejoue sans jamais entendre la moindre fausse note — et pourtant, la salle reste vide. La question de la rémunération des présidents de conseils d’administration et des directeurs généraux des entités publiques gabonaises appartient à cette catégorie. Chaque nouveau texte officiel est présenté comme l’aube d’une ère nouvelle. Chaque fois, l’aurore s’évanouit dans les brumes de la pratique.
Car le mal n’est pas dans la loi. Il est dans les interstices, dans les habitudes, dans cette science tranquille de l’esquive qui prospère à l’ombre des règlements les mieux intentionnés.
Trente ans de textes, trente ans de faux espoirs
L’observateur qui remonte le fil des décennies découvre une étrange procession. Dans les années 1990, sous la contrainte des programmes d’ajustement structurel, aucune règle commune ne vient encadrer les émoluments des dirigeants d’entreprises publiques. Chacun négocie, chacun s’arrange, et les écarts se creusent sans autre boussole que le rapport de force.
Octobre 2009 marque une première tentative de mise en ordre : des plafonds chiffrés apparaissent enfin. Mais c’est juin 2010 qui pose la véritable pierre angulaire, avec un décret fondateur qui classe les structures en catégories et fixe des limites pour les salaires des dirigeants comme pour les jetons de présence des administrateurs.
Suivront, en août 2018, un texte qui resserre l’étau sur les véhicules de fonction, le logement et les primes de bilan ; en décembre 2020, un rappel solennel de l’interdiction de cumuler salaire et pension ou double indemnisation ; puis, en 2026, une nouvelle salve de décrets, avec des plafonds affichés — cinq millions de francs pour les PCA, des grilles précises pour les DG — et des sanctions annoncées comme dissuasives.
Trente ans de sédimentation normative. Et pour quel résultat ? Les mêmes maux, inchangés, comme si l’encre législative n’avait jamais atteint la chair du problème.
Quatre verrous qui résistent à tous les décrets
Premier verrou : l’alibi de l’indépendance. Combien d’entreprises publiques et d’agences de régulation invoquent leur « autonomie financière » ou la spécificité de leur mission pour s’extraire du cadre commun ? Derrière le paravent d’un conseil d’administration complaisant, le plafond national devient une abstraction que l’on neutralise par des montages statutaires. L’État fixe une limite ; la structure la contourne par un jeu d’écritures.
Deuxième verrou : la galaxie des à-côtés. Le traitement indiciaire n’est que la pointe visible d’un iceberg bien plus massif. Indemnités non déclarées, gratifications discrètes, avantages en nature somptuaires : c’est dans cette nébuleuse que se logent les véritables scandales. S’attaquer au seul salaire de base sans assainir cette périphérie, c’est panser une plaie en laissant l’infection prospérer en profondeur.
Troisième verrou : des contrôles aux abonnés absents. À quoi bon multiplier les normes si la chaîne de vérification est elle-même défaillante ? La Cour des comptes intervient trop tard, des années après les faits, quand les gestionnaires ont quitté leurs fonctions et que les fonds sont devenus insaisissables. Quant au contrôle interne — ministères de tutelle, commissaires aux comptes —, il est trop souvent neutralisé par les jeux d’influence, les réflexes clientélaires ou les arrangements discrets.
Quatrième verrou : l’impunité érigée en système. L’interdiction du cumul, martelée à chaque conseil des ministres, est contournée par le biais de casquettes multiples et de montages opaques. Cette persistance des abus finit par installer une culture du cynisme institutionnel, où la règle est connue de tous mais respectée par personne.
Ce qui doit changer, radicalement
Trois ruptures semblent indispensables. La transparence sans échappatoire. Que l’intégralité des rémunérations et avantages de tous les mandataires sociaux soit publiée en accès libre. La lumière, seule, rend le contournement difficile.
La sanction automatique. Toute violation des plafonds doit être qualifiée de faute lourde, entraînant la restitution intégrale des sommes perçues et l’exclusion définitive des fonctions publiques. Pas de négociation, pas de temporisation.
Le dégraissage des conseils. La multiplication des administrateurs « professionnels » vivant de jetons de présence, souvent sans compétence réelle pour les entreprises qu’ils sont censés surveiller, constitue un fardeau pour des structures déjà fragiles. Il est temps de rompre avec cette pratique.
Un État ne se juge pas au nombre de textes qu’il produit, mais à sa détermination à les faire vivre. Sur ce dossier, la détermination reste à démontrer.



