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Interview: Ali Bongo affirme avoir évité une confrontation sanglante dans l’armée pour sauver son pouvoir

Trois ans après sa chute, l’ancien président découvre soudain que les Gabonais ont encore quelques questions . Il aura fallu près de trois ans. Trois ans de silence, de communiqués par procuration, de souvenirs en pointillés et de débats sans l’intéressé. Et puis, soudain, Ali Bongo Ondimba réapparaît. Pas au tribunal. Pas devant une commission d’enquête. Pas devant les Gabonais réunis pour faire les comptes d’une époque. Non. Dans une interview. Et pas n’importe laquelle : une interview où l’ancien président entreprend de raconter sa propre histoire, sa propre chute, son propre bilan et, surtout, sa propre vérité. Le titre est déjà tout un programme : « Les Gabonais méritent de connaître la vérité. » Formidable.

Mais au Gabon, il y a un petit problème avec cette phrase : les Gabonais ont justement beaucoup de vérités concurrentes. Celle du pouvoir déchu. Celle du pouvoir arrivé avec les militaires. Celle de l’opposition. Celle des victimes de 2016. Celle des électeurs. Celle des fonctionnaires. Celle des jeunes. Celle des familles qui ont vu leurs proches perdre leur emploi, leur espoir ou leur patience. Et, surtout, celle des archives.

Oligui : de fidèle serviteur à fossoyeur du système

Dans son entretien, Ali Bongo revient sur le 30 août 2023 et explique notamment avoir refusé qu’une confrontation sanglante éclate pour défendre son pouvoir. On peut naturellement saluer le refus du bain de sang. Mais il reste une question assez embarrassante : comment en est-on arrivé à une situation dans laquelle l’armée devait décider, quelques heures après l’annonce d’une victoire électorale contestée, de mettre fin au régime ? Le coup d’État n’est pas apparu un matin comme un bouton sur le visage d’un adolescent. Il est arrivé après des années de tensions politiques, de contestations électorales, de frustrations sociales et de soupçons sur le fonctionnement du système politique. Le 30 août 2023, les militaires ont annulé les résultats annoncés et pris le pouvoir. Brice Clotaire Oligui Nguema, alors chef de la Garde républicaine, s’est retrouvé au centre de cette rupture spectaculaire. Trois ans plus tard, chacun semble avoir découvert une version différente de l’histoire. Le problème, c’est que le peuple, lui, était présent lors des épisodes précédents.

L’un des passages les plus savoureux concerne Brice Oligui Nguema. Ali Bongo explique avoir fait confiance à celui qui appartenait à l’appareil sécuritaire de la famille Bongo. Et c’est ici que la politique gabonaise devient presque une pièce de théâtre. Pendant des années, le système Bongo a fabriqué ses propres gardiens. Puis l’un de ces gardiens a fini par retirer les clés au propriétaire. Le 30 août 2023, celui qui était au cœur du dispositif sécuritaire est devenu celui qui annonçait sa fin. Moralité : au Gabon, il faut toujours se méfier du gardien qui connaît parfaitement l’emplacement du coffre. Le parcours d’Oligui rend d’ailleurs cette situation particulièrement ironique : il avait servi dans l’entourage sécuritaire d’Omar Bongo avant de devenir l’un des hommes forts du régime d’Ali Bongo. Le système ne fut donc pas renversé uniquement par un homme venu de nulle part. Il a, en quelque sorte, produit son propre tombeur.

L’AVC : la question que tout le monde posait, sauf peut-être le pouvoir

Autre dossier sensible : l’AVC d’Ali Bongo en 2018. L’ancien président réfute l’idée selon laquelle son état de santé aurait empêché l’exercice réel du pouvoir. Soit. Mais là encore, le problème n’est pas simplement médical. Il est institutionnel. Dans une République normale, lorsqu’un président est gravement malade, la question n’est pas de savoir s’il peut encore signer un document ou tenir une réunion. La question est beaucoup plus simple : Qui gouverne réellement ? Et surtout : Qui prend les décisions lorsque le président ne peut pas exercer pleinement ses fonctions ? Pendant des années, le Gabon a vécu avec cette interrogation. Et au lieu de produire une transparence institutionnelle rassurante, le pouvoir a souvent donné l’impression de considérer toute question sur la santé présidentielle comme une offense nationale. Comme si demander qui gouverne était presque un crime de lèse-présidence.

Sylvia, Noureddin et le grand mystère de la famille présidentielle Ali Bongo défend également son épouse Sylvia et son fils Noureddin. Il conteste l’idée qu’ils auraient gouverné à sa place et renvoie certaines accusations devant la justice. Le problème est que cette affaire n’est plus seulement une querelle familiale. Elle est devenue une question d’État. Sylvia Bongo et Noureddin Bongo ont été condamnés en 2025 à vingt ans de prison par la justice gabonaise pour des faits notamment liés au détournement de fonds publics, après un procès en leur absence. Ils contestent les accusations et dénoncent une procédure qu’ils considèrent comme injuste. Voilà donc un extraordinaire paradoxe gabonais : l’ancien président demande de laisser la justice parler, tandis que ceux qui ont gouverné autour de lui contestent précisément l’indépendance de cette justice. Dans ce feuilleton, même Netflix demanderait un peu de cohérence scénaristique.

2016 : le chapitre que la gomme présidentielle n’efface pas

Mais le véritable angle mort de cette interview reste 2016. Ali Bongo reconnaît aujourd’hui qu’avec le recul, davantage de dialogue aurait peut-être été nécessaire. Peut-être. Mais les Gabonais n’ont pas besoin d’un président ancien pour leur expliquer que le dialogue aurait été préférable après que la maison a brûlé. La présidentielle de 2016 reste l’un des traumatismes politiques majeurs du Gabon contemporain. Et c’est précisément pourquoi une véritable entreprise de vérité nationale ne devrait pas se limiter aux souvenirs d’un ancien chef d’État. Elle devrait permettre d’établir : ce qui s’est réellement passé qui a donné les ordres, qui a exécuté les ordres, combien de personnes ont été victimes, quelles responsabilités politiques et administratives peuvent être établies et pourquoi les institutions n’ont pas empêché l’escalade.

La mémoire ne doit pas être une propriété privée du pouvoir. Le bilan : beaucoup de réalisations, quelques amnésies Ali Bongo revendique également son bilan : infrastructures, investissements, politique environnementale, égalité femmes-hommes. Très bien. Un bilan politique doit être évalué avec sérieux. Mais il faut également poser la question qui fâche : à quel prix ? Un gouvernement ne peut pas demander aux citoyens de regarder uniquement les routes construites en leur demandant de détourner les yeux des institutions fragilisées. Une démocratie ne se mesure pas seulement au nombre de kilomètres de bitume. Elle se mesure aussi à la confiance dans les élections, à l’indépendance de la justice, à la liberté de la presse, à la transparence des finances publiques et à la possibilité pour un citoyen de critiquer son gouvernement sans avoir besoin d’un avocat spécialisé en survie politique. Et maintenant, le retour du revenant ?

Ali Bongo affirme ne plus vouloir être candidat à une élection, mais évoque son souhait de jouer un rôle dans le PDG et de contribuer à l’émergence d’une nouvelle génération politique. Voilà qui devrait intéresser les historiens. Car l’ancien président ne demande peut-être plus le fauteuil présidentiel. Il semble surtout vouloir conserver une place dans le fauteuil de l’Histoire. Et c’est là que le calcul devient intéressant. Après le coup d’État, le récit politique gabonais a changé de propriétaire. Le nouveau pouvoir a construit son propre récit : celui de la restauration, de la rupture et du redressement. Ali Bongo revient donc rappeler qu’avant le 30 août 2023, il y avait une autre histoire. Le problème pour lui est que les Gabonais ne sont pas obligés de choisir entre les deux récits. Ils peuvent très bien demander les deux.

La vérité ne sortira pas d’une interview

C’est finalement la principale faiblesse de cette prise de parole. Ali Bongo dit que les Gabonais méritent de connaître la vérité. Il a raison. Mais la vérité politique ne se décrète pas dans une interview. Elle se construit avec des documents, des archives, des enquêtes contradictoires, des témoignages, des audits, des décisions de justice et, pourquoi pas, une véritable commission historique indépendante. Parce que si chacun arrive avec sa vérité, le Gabon risque de terminer avec autant de vérités que de présidents. Et ce serait une spécialité nationale assez embarrassante : un pays où les dirigeants changent, mais où la vérité reste toujours en transition. Trois ans après le 30 août 2023, Ali Bongo parle donc. Très bien.

Maintenant, que les archives parlent. Que les victimes parlent. Que les chiffres parlent. Que les institutions parlent. Que les contradicteurs parlent. Et surtout, que les Gabonais puissent enfin écouter toute l’histoire pas seulement le chapitre que chaque pouvoir préfère raconter. Car au fond, la question n’est peut-être pas : « Quelle est la vérité d’Ali Bongo ? » La vraie question est beaucoup plus dangereuse : « Qui a intérêt à ce que les Gabonais ne connaissent jamais toute la vérité ? » Et au Gabon, cette question-là mérite probablement une commission d’enquête… et quelques cafés très serrés.

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