Politique

Oligui Nguema devant le Parlement : un audit national des mauvaises habitudes collectives !

Pendant des décennies, les dirigeants gabonais avaient pris l’habitude d’expliquer aux citoyens pourquoi tout allait mal. Cette fois, au Congrès réuni au Palais Léon-Mba, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a choisi une autre méthode : expliquer aux Gabonais pourquoi eux aussi doivent changer. Et autant dire que le chef de l’État n’a pas distribué que des fleurs.

Dans un discours qui ressemblait parfois à un audit national des mauvaises habitudes collectives, le président a tenté de rappeler une évidence souvent absente des débats publics : aucun pays ne se transforme durablement si les citoyens refusent eux-mêmes de se transformer. Derrière les applaudissements protocolaires des parlementaires, un message politique fort était adressé à la Nation : le 30 août 2023 n’était pas seulement destiné à changer les dirigeants, mais également à provoquer une révolution des comportements. Car au fond, que reproche le pouvoir aux Gabonais ?

D’abord cette étrange contradiction nationale qui consiste à réclamer un État moderne tout en refusant parfois les règles élémentaires qui permettent son fonctionnement. Le président a notamment évoqué l’incivisme sous plusieurs formes : occupations anarchiques du domaine public, refus de certaines obligations administratives, faible culture du paiement des services publics ou encore tendance à attendre systématiquement que l’État résolve seul tous les problèmes. Une critique qui n’est pas nouvelle mais qui devient politiquement sensible.

Car depuis des années, le citoyen gabonais considère souvent l’État comme un distributeur automatique de solutions. Lorsqu’il fonctionne, cela paraît normal. Lorsqu’il échoue, cela devient un scandale national. Entre les deux, la responsabilité individuelle disparaît souvent du débat. Autre cible de cette opération vérité : le train de vie de l’administration.

Le président a laissé entendre que certaines situations défient parfois toute logique économique. Comment expliquer que certains directeurs généraux bénéficient de rémunérations et d’avantages supérieurs à ceux de ministres ou de parlementaires ?

Comment justifier que l’État cherche à réduire ses dépenses alors que certaines structures continuent de fonctionner comme si les ressources publiques étaient inépuisables ?Derrière cette interrogation se cache l’un des grands chantiers de la Ve République : la rationalisation de l’appareil administratif. Car le véritable scandale n’est pas seulement le montant des rémunérations. Le scandale est l’écart entre le coût de certaines administrations et les résultats produits pour les citoyens.

Le président a également abordé un sujet explosif : le chômage des jeunes. Là encore, le discours rompt avec certaines habitudes politiques. Pendant longtemps, le chômage était présenté exclusivement comme une défaillance de l’État. Aujourd’hui, le pouvoir semble vouloir introduire une autre lecture : encourager davantage l’entrepreneuriat et l’initiative privée. La création de mécanismes de financement destinés aux jeunes entrepreneurs répond à cette logique.

Le message est clair : l’emploi public ne pourra pas absorber à lui seul les milliers de jeunes arrivant chaque année sur le marché du travail. Reste une question fondamentale : les jeunes disposent-ils réellement de l’environnement économique, administratif et financier nécessaire pour entreprendre ?

Car l’entrepreneuriat ne se décrète pas. Il se construit. Il exige du financement, de la formation, de la sécurité juridique et surtout des marchés. Sur les questions de l’eau et de l’électricité, le président a également abordé l’un des sujets les plus sensibles du quotidien des Gabonais.

Les coupures récurrentes continuent d’alimenter la colère populaire. La responsabilité de la SEEG a été pointée du doigt, notamment concernant certaines difficultés financières et les relations avec ses partenaires. Mais là encore, le président a introduit une nuance politiquement audacieuse : les difficultés du système seraient également aggravées par une partie des consommateurs qui ne s’acquittent pas régulièrement de leurs factures. Autrement dit, le réseau souffrirait autant de problèmes de gestion que d’un déficit de civisme économique.

Une analyse qui risque de faire débat. Car les citoyens rétorqueront que la qualité du service reste souvent insuffisante pour justifier certaines facturations.

Enfin, le chef de l’État a insisté sur l’intégration des travailleurs indépendants dans les mécanismes de protection sociale. À travers le dispositif Fonds 4 et l’encouragement à l’adhésion à la CNSS et à la CNAMGS, l’objectif affiché est d’élargir l’assiette des cotisants et de garantir davantage de protection sociale aux acteurs du secteur informel.

Une réforme stratégique dans un pays où une grande partie de l’activité économique échappe encore aux systèmes classiques de couverture sociale. Au final, ce premier discours sur l’état de la Nation aura eu le mérite de rompre avec une tradition politique bien connue : promettre sans jamais exiger.

Brice Clotaire Oligui Nguema semble vouloir installer une autre logique : oui, l’État doit se réformer ; oui, les administrations doivent devenir plus efficaces ; oui, la corruption doit reculer ; mais les citoyens doivent également participer à cet effort collectif. Le pari est risqué.

Car demander des sacrifices à une population qui a longtemps souffert des excès d’une minorité dirigeante expose toujours le pouvoir à une interrogation simple : Le changement sera-t-il demandé à tout le monde avec la même rigueur ?

C’est probablement là que se jouera la crédibilité réelle de la Ve République. Car les Gabonais accepteront plus facilement les leçons de civisme lorsqu’ils auront la certitude que les privilèges, eux aussi, sont devenus une espèce en voie de disparition.

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