Après des années de coma profond : Africa N°1, le réveil du cadavre médiatique

Miracle administratif. Résurrection diplomatique. Après des années de coma profond, de mensonges institutionnels et de promesses rangées dans les tiroirs poussiéreux de la République, le fameux « tam-tam d’Afrique » serait donc sur le point de rejouer sa partition.
À Libreville, on a sorti les grands costumes, les sourires diplomatiques et les poignées de main soigneusement photographiées pour célébrer le transfert total d’Africa N°1 à l’État gabonais. Une scène digne d’un théâtre politique africain classique : beaucoup de symboles, beaucoup de discours, et surtout énormément de mémoire sélective.
Car pendant que les officiels parlaient de « relance historique », d’anciens employés de la radio, eux, continuaient probablement à compter leurs années de galère, leurs droits sociaux disparus et leurs vies sacrifiées sur l’autel de l’irresponsabilité chronique.
Oui, il faut oser le dire : Africa N°1 n’a pas seulement cessé d’émettre des programmes. Elle a broyé des existences. Des journalistes morts dans l’indifférence. Des techniciens abandonnés. Des familles détruites par des années de précarité. Des retraités fantômes attendant encore des paiements devenus presque mythologiques.
Mais visiblement, tout cela importe peu lorsqu’il faut organiser une belle cérémonie républicaine avec échange de dossiers devant les caméras. Dans ce dossier, l’hypocrisie institutionnelle atteint même des sommets olympiques. Ceux qui, hier encore, regardaient la radio couler sans bouger le petit doigt se présentent aujourd’hui en sauveurs nationaux. Les pyromanes reviennent donc officiellement jouer les pompiers. Extraordinaire.
Pendant des années, chaque camp avait son excuse : crise financière, gouvernance compliquée, actionnariat flou, tensions diplomatiques, difficultés techniques, transition numérique… Bref, en Afrique administrative, les responsables ont toujours un dictionnaire entier pour expliquer pourquoi rien ne fonctionne. Mais curieusement, personne n’a jamais expliqué pourquoi les employés, eux, devaient mourir en silence. Et maintenant que le Gabon récupère officiellement la maison, la vraie question demeure : les anciens agents seront-ils enfin payés ou assiste-t-on simplement à un nouvel épisode du feuilleton national intitulé « Promesses et cérémonies » ?
Parce qu’au Gabon comme dans beaucoup d’États où les inaugurations avancent plus vite que les dossiers sociaux on maîtrise parfaitement l’art du communiqué flamboyant. On signe des accords avec gravité. On parle de souveraineté. On invoque le panafricanisme. On convoque l’histoire. Puis, une fois les micros éteints, les victimes retournent à leurs souffrances administratives habituelles.
Le plus cruel dans cette affaire reste sans doute le contraste obscène entre le prestige du nom Africa N°1 et la misère dans laquelle certains de ses anciens travailleurs ont été abandonnés. Une radio qui prétendait porter la voix de l’Afrique aura finalement réduit ses propres employés au silence social. Aujourd’hui, les autorités promettent une renaissance. Très bien.
Mais avant de rêver de podcasts, de studios numériques et de reconquête panafricaine, il faudrait peut-être commencer par une opération beaucoup plus révolutionnaire : payer les gens. Oui, simplement payer les gens.
Parce qu’à force de transformer chaque drame national en opération de communication, le pouvoir finit toujours par oublier une chose essentielle : derrière les logos, les slogans et les cérémonies officielles, il y a des vies humaines. Et celles-là ne se relancent pas avec un communiqué de presse.



