Politique

Tribune libre : Ike Ngouoni : « Porter la parole des autres… »

Être porte-parole, c’est probablement l’une des fonctions les plus exposées et les plus ingrates de la vie publique. Tout le monde pense savoir ce qu’il aurait fallu dire. Personne ne mesure vraiment ce que ça coûte de le dire.

En Afrique, certains sont devenus des figures reconnaissables précisément grâce à cet exercice — pour leur gouaille, leur longévité, leur technicité ou leur érudition. Et moi, qu’on le veuille ou non, associé à deux mots : fatigue sévère.

Je l’assume. Ce n’est pas le sujet.

Le sujet, c’est la fonction elle-même. Ce qu’elle est réellement. Ce qu’elle exige. Et pourquoi les débats qui l’entourent sont le plus souvent superficiels.

Ce que la fonction exige vraiment

On imagine que parler bien suffit. Avoir du répondant, une bonne formule, un certain sens politique. La réalité est plus complexe.

Être porte-parole requiert d’abord une maîtrise technique réelle : le discours, la posture, le ton, la gestion du langage sous pression. Ce n’est pas donné à tout le monde et ça ne s’improvise pas devant un micro tendu par un journaliste hostile.

Mais au-delà de la technique, la fonction exige quelque chose de plus difficile encore : une dissociation assumée entre l’homme privé et la fonction publique. On ne parle jamais totalement en son nom. On incarne une institution, une ligne, une autorité dont on devient momentanément la voix. On défend des arbitrages qu’on n’a pas produits. On porte des décisions qu’on n’a pas prises. On assume des temporalités politiques qui ne sont pas les siennes.

Et si l’on n’est pas capable de maintenir cette dissociation, on finit par se perdre dans la fonction — ou par trahir celui qui vous a mandaté.

La vraie finalité

La réponse est dans le titre lui-même : porter la parole.

La principale personne à qui le porte-parole cherche à plaire n’est pas l’opinion publique. Ce n’est pas la presse. Ce ne sont pas les réseaux sociaux. C’est celui qui lui a confié cette parole. La confiance du mandant est l’indicateur fondamental — infiniment plus que la reconnaissance populaire ou la validation médiatique.

Les Anglo-Saxons disent qu’il « broadcasts » — il diffuse, il transmet, il projette un message dans l’espace public. Il est un outil dans un dispositif de communication plus vaste. Il n’est pas à lui seul toute la communication.

Les discussions interminables sur ce qu’il aurait fallu dire, la bonne formule, le bon ton, ressemblent à celles des spectateurs expliquant après le match ce qu’un joueur aurait dû tenter. La critique est facile. Nombreuse. Souvent injuste. Presque toujours anonyme.

Ce que le contexte aggrave

Il y a des réalités structurelles qui alourdissent encore davantage cet exercice, et que l’on évoque rarement.

Dans de nombreux systèmes politiques africains, la grande majorité des acteurs publics évite d’affronter les questions en direct. Trop peu acceptent le jeu de l’interview filmée, sur un plateau international. Le résultat est prévisible : la pression se reporte entièrement sur le porte-parole, qui répond seul de décisions collectives que d’autres préfèrent ne pas assumer publiquement.

À cela s’ajoutent des écosystèmes médiatiques souvent fragiles, où la pression économique, la précarité et la polarisation compliquent encore davantage l’exercice du débat public. Un journaliste insuffisamment protégé n’est pas un journaliste libre. Et il est plus confortable de jouer à l’écrit, où l’on peut retoucher, que de tenir une ligne en direct face à une question qui dérange.

Dans ce système, le porte-parole se retrouve souvent seul au milieu. Il répond dans les conditions réelles, sans filet, de ce que d’autres ont décidé et que d’autres encore n’ont pas eu le courage d’assumer. On dira qu’il peut toujours dire non. C’est ne pas connaître comment les choses fonctionnent sous nos latitudes. On ne dit pas non impunément au chef.

Ce qui doit changer

L’avènement d’Internet et des réseaux sociaux a profondément transformé cet exercice. Chaque phrase est désormais isolée, découpée, sortie de son contexte, commentée et archivée. Le porte-parole moderne parle devant une foule numérique permanente, instantanée, émotionnelle et souvent anonyme. Et dans cet environnement, la solitude de la fonction s’est encore accentuée — parce que face au tribunal permanent des réseaux, le mandant lui-même bat parfois en retraite, laissant le porte-parole assumer seul ce qu’il n’a pas décidé.

Dans cet environnement, la parole verticale seule ne suffit plus. La fonction doit évoluer — plus de réactivité, plus de pédagogie, plus de capacité d’adaptation aux nouveaux usages.

Mais ce qui doit changer, c’est aussi la culture du silence et de l’esquive au sein de la classe politique. Tant que le porte-parole sera le seul à s’exposer, il restera un fusible — pas un communicant.

Dans un monde où tout le monde a une opinion et personne n’a de mandat, porter la parole d’une institution reste l’un des exercices les plus solitaires qui soit. Et probablement l’un des plus nécessaires.

*Ike NGOUONI AILA OYOUOMI

Ancien conseiller, Porte-parole à la Présidence de la République.

 

 

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