Gabon : le syndrome de Peter Pan ou l’illusion du pouvoir-spectacle

Il est des moments où un pouvoir ne gouverne plus : il s’agite, s’expose et, surtout, s’exhibe. C’est le cas au Gabon depuis le coup d’Etat du 30 août 2023.
En lisant la presse de ce début de semaine, une information s’est imposée, d’une clarté presque ridicule : la junte UDB-PDG-CTRI qui trépignait d’impatience à l’idée de montrer son tout nouveau palais des Congrès, va accueillir, les 21 et 22 mai, de hauts responsables africains et internationaux pour un sommet sur la paix et la sécurité. Mais ne nous y trompons pas : derrière le décorum, ce qui se joue en réalité n’est pas de la haute diplomatie, c’est une mise en scène théâtrale. Comme souvent, le régime privilégie les faux-semblants aux réalités crues des coulisses.
C’est le spectacle à la fois fascinant et profondément affligeant du syndrome de Peter Pan érigé en doctrine d’État. En psychologie, l’enfant qui refuse de grandir confond possession et maîtrise, croyant que brandir un objet suffit à asseoir son autorité. Depuis bientôt trois ans, le pouvoir issu du putsch de 2023 souffre de cette même fascination pour l’apparence, obsédé par la vitrine plutôt que le fond, troquant le labeur contre l’inauguration permanente. Le Gabon n’est pas gouverné ; il est constamment mis en scène.
L’Union Africaine ou la complaisance des salons climatisés
Dans le rôle d’invité de marque choisi pour admirer la grande réalisation du nouveau grand « bâtisseur » : l’Union Africaine. Ce syndicat de chefs d’État vient disserter sur la paix et la démocratie dans un pays où les libertés publiques reculent et où l’un des principaux opposants est illégalement maintenu en prison. Cette organisation, habituée à fermer les yeux sur les coups d’Etats militaires, les tripatouillages constitutionnels et autres dérives du continent, cautionne un semblant de décorum démocratique alors que chez nous, la justice est aux ordres et les réseaux sociaux coupés. L’Union Africaine est à l’Afrique ce que le palais des Congrès est au Gabon : une belle façade déconnectée de la souffrance des peuples.
Qu’adviendra-t-il de cette grande kermesse diplomatique ? Rien, évidemment. Ce sera beaucoup de bruit pour du néant. Un déploiement de poignées de mains hypocrites pour un résultat strictement stérile, formalisé par un communiqué final stérile, probablement déjà rédigé à l’avance par des technocrates, et que personne ne lira. Pendant ce temps, le calvaire sera quotidien pour les Librevillois : une capitale paralysée, des axes coupés et des embouteillages monstres, bloquant les travailleurs au nom du prestige de quelques-uns.
On peut accueillir le monde entier et abandonner son propre peuple. Pendant que les délégations débattront dans le confort climatisé, les Gabonais continueront de chercher de l’eau au robinet sec. Les étudiants attendront leurs bourses scolaires, les travailleurs de la CNII ou de SOGATRA continueront de subir d’interminables retards de salaires. Les déguerpis de Plaine Oréty dormiront toujours sous des abris de fortune. Aucun édifice, aussi somptueux soit-il, n’effacera la précarité du quotidien.
L’enclume sacrée et les enfants
Chez les Ambaama où j’ai été élevé, la sagesse enseigne : « Lorsque l’on confie l’enclume à des enfants, ils s’en servent comme jouet et, éventuellement, cassent des noix avec. »
Pour notre peuple, l’enclume est sacrée. C’est le symbole de l’alliance et de la stabilité, le fondement qui transforme et construit l’avenir. Confier l’enclume à des enfants, c’est remettre le destin du village entre des mains n’ont pas encore la maturité pour le porter. L’enfant ne voit pas dans l’enclume l’instrument sacré du lien social, il s’amuse du bruit. Le pouvoir UDB-PDG-CTRI agit de même : au lieu d’unir et de forger la nation, il casse des noix, s’émerveillant de ses voyages et de ses palais. Pendant ce temps, le village attend qu’on répare les routes, qu’on trouve du travail aux citoyens. L’enfant qui joue au chef finit par oublier le village ; mais le village, lui, n’oublie pas l’enfant.
Du « Made in Netherlands » en guise de patriotisme
Cette immaturité se loge jusque dans les symboles. Dernière innovation en date : le pagne obligatoire le vendredi dans l’Administration pour promouvoir, dit-on, le « Made in Gabon ». Une mise au point historique s’impose : le pagne Wax n’est ni africain, ni d’origine locale. C’est une technique de batik indonésienne industrialisée par les Hollandais au XIXe siècle, dont la production de la société Vlisco est déversée chez nous. Aujourd’hui encore, les bénéfices et la propriété intellectuelle repartent aux Pays-Bas.
En quoi imposer du « Made in Netherlands » célèbre-t-il l’identité gabonaise ? C’est de la sous-traitance identitaire. Je refuse que l’on utilise nos traditions comme un cache-sexe administratif pour masquer l’absence de politique industrielle. Le vrai patriotisme économique passe aussi bien par l’école — dont les enseignants sont clochardisés —, que par l’investissement et la formation. Le pagne, c’est bien. L’usine dirigée par un Gabonais, c’est mieux.
Le fossé du réel
Au-delà du caractère ponctuel du grand raout prévu les 21 et 22 mai prochains, le véritable nœud du scandale réside dans ce fossé permanent entre la communication de façade et la réalité du terrain. On organise des forums sur la paix et la démocratie, alors que depuis le mois de février, les réseaux sociaux sont suspendus sous prétexte de « stabilité ». Le pouvoir voyage — Angola, Ouganda, Rwanda, Kenya —, serre des mains, tandis que les citoyens sont réduits au silence. Le 15 avril dernier, Alain-Claude Bilie-By-Nze, ancien Premier ministre, a été interpellé par des agents encagoulés pour une dette civile mineure remontant à dix-huit ans. Coïncidence ou machination politique ? La réponse est dans la question.
En renversant Ali Bongo en 2023, les militaires du CTRI ont beaucoup misé sur la communication, les effets d’annonce et les apparences. Mais, l’histoire est implacable : les régimes obsédés par l’image sont toujours rattrapés par la réalité. Un peuple ne se nourrit pas de cérémonies, il veut du pain, du travail et de la dignité.
Le Gabon, notre pays, a besoin de moins de palais et de plus d’écoles ; de moins de voyages présidentiels et de plus de travail pour les jeunes ; de moins de pagnes décrétés et de plus d’usines locales.
Le Gabon a besoin d’un pouvoir qui entre enfin dans l’âge adulte des responsabilités. L’enclume arrachée de force par les armes impose, désormais, de travailler sérieusement, pas de s’amuser. En attendant, le village observe, se souvient et, un jour, jugera.
Par Michel Ongoundou Loundah
Ancien Sénateur de la Transition – Président de REAGIR



