Comité des Nations unies contre la torture : le “Gabon État de droit” se fracasse sur le mur des rapports onusiens

À Genève, on ne juge pas les États. On les écoute se juger eux-mêmes. Et parfois, ce qu’ils racontent ressemble à un roman administratif tellement lisse qu’il finit par devenir suspect. Le Gabon, lui, est venu avec un slogan bien rodé : État de droit, transition, rupture. Sauf qu’au Comité des Nations unies contre la torture (CAT), les slogans ne pèsent rien. Ce qui pèse, ce sont les faits, les récits concordants, les témoignages, et surtout les silences gênés des délégations quand les experts commencent à poser les vraies questions. Et cette fois, le vernis a craqué.
Le décor officiel contre le réel carcéral
D’un côté, un discours institutionnel porté par le pouvoir du général Brice Clotaire Oligui Nguema, qui répète la formule magique : réforme, modernisation, rupture avec le passé. De l’autre, une accumulation de rapports qui décrivent un système carcéral où la notion même d’État de droit ressemble parfois à une fiction administrative.
Surpopulation extrême, détentions prolongées sans jugement, accès à un avocat encore trop tardif : le tableau dressé par les ONG et repris par les experts du CAT n’a rien d’une nuance diplomatique. Il sonne comme un réquisitoire structurel. Dans les couloirs genevois, un juriste résume la situation avec une ironie froide : « On ne réforme pas un système en changeant les discours, mais en perdant les vieilles habitudes. Le problème, c’est que les habitudes, elles, ont l’air très en forme. »
Les récits qui dérangent le récit officiel
Ce qui rend le dossier explosif, ce n’est pas seulement l’état des prisons. C’est la collision entre les récits. L’ancienne Première Dame Sylvia Bongo Ondimba, selon plusieurs déclarations relayées dans la presse française, a évoqué des conditions de détention qu’elle qualifie de dégradantes. Des accusations immédiatement rejetées par les autorités gabonaises, qui dénoncent des allégations politiquement instrumentalisées.
Mais le problème, à Genève, c’est que les dénégations n’effacent pas les questions. Elles les déplacent. Dans un autre registre, l’opposant Bertrand Zibi Abeghe affirme avoir subi des traitements inhumains sous l’ancien régime de Ali Bongo Ondimba. Là encore, les récits s’opposent frontalement : témoignages contre silence institutionnel, mémoire contre déni, politique contre justice. Et au milieu, une constante : aucune instance judiciaire nationale pleinement crédible pour trancher de manière définitive.
Genève, théâtre d’une vérité inconfortable
Le CAT, lui, ne joue pas au procureur. Mais il accumule les pièces à conviction : surpopulation carcérale pouvant atteindre des niveaux extrêmes, lieux de détention non officiellement reconnus, et absence de contrôle effectif sur certaines structures sécuritaires. Ce n’est pas une opinion. C’est une architecture de dysfonctionnements. Et pourtant, le Gabon continue d’affirmer qu’il incarne l’État de droit. À ce stade, la contradiction n’est plus un accident. Elle devient un système, le théâtre de la réforme permanente.
Il y a dans cette situation une mécanique presque cynique : celle d’une réforme toujours annoncée, jamais totalement mesurable, toujours en cours, toujours en transition. Une réforme qui sert autant de réponse diplomatique que de protection politique. Et Genève, dans son rôle, observe ce théâtre avec une politesse institutionnelle désarmante : recommandations, appels, encouragements. Jamais de sanctions. Jamais de verdict. Mais les experts, eux, n’ont pas besoin de verdict pour comprendre la dynamique : quand les mêmes violations reviennent sous des régimes différents, ce n’est plus une affaire de gouvernance. C’est une affaire de structure.
L’État de droit comme promesse auto-proclamée
Le plus troublant dans ce dossier n’est peut-être pas ce qui est dit, mais ce qui est répété : nous sommes un État de droit. Car à force de le répéter, certains États finissent par croire que l’énoncé suffit à produire la réalité. Mais à Genève, une autre logique s’impose : un État de droit ne se proclame pas. Il se démontre. Et surtout, il se supporte à l’épreuve des lieux fermés, des cellules invisibles et des récits que personne ne veut vraiment entendre jusqu’au bout.
Les observations finales du CAT viendront bientôt. Elles ne feront pas tomber un régime. Mais elles ajouteront une ligne de plus dans un dossier que les autorités préféreraient voir classé. Sauf qu’ici, rien ne se classe vraiment. Tout reste ouvert. Et surtout, tout reste documenté.



