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Code pénal : servir un client déjà ivre peut désormais coûter aux barman jusqu’à trois ans de prison et plusieurs millions de francs CFA

Au Gabon, l’ivresse publique n’est plus seulement une affaire de verre de trop : c’est désormais un sujet pénal. Le Code révisé 2019-2020 a décidé de mettre tout le monde d’accord ou plutôt tout le monde dans le même bateau. Le consommateur ivre qui trouble l’ordre public peut être interpellé, jugé en flagrant délit et condamné. Jusque-là, rien de très révolutionnaire. Là où le texte devient plus… inspiré, c’est lorsqu’il transforme le barman en vigile de la lucidité.

Car oui, servir un client déjà manifestement ivre peut désormais coûter au professionnel jusqu’à trois ans de prison et plusieurs millions de francs CFA. Une promotion inattendue : de serveur de boissons à évaluateur clinique du taux d’alcoolisation.

Dans les bars de Libreville et d’ailleurs, le mécontentement est aussi palpable que l’odeur de bière renversée en fin de soirée. “Nous sommes là pour faire du commerce, pas pour jouer les psychologues”, lâche un barman, visiblement plus sobre dans ses arguments que ses clients ne le sont parfois dans leurs choix. “Un client vient consommer, il doit connaître ses limites. On ne peut pas boire à sa place, ni réfléchir pour lui.”

Difficile de lui donner entièrement tort. Car derrière cette loi se cache une question aussi vieille que les comptoirs eux-mêmes : qui est responsable de l’excès ? Celui qui verse ou celui qui avale ?

En psychologie, la réponse est rarement binaire. L’alcool altère le jugement c’est précisément sa fonction. Attendre d’un individu déjà désinhibé qu’il s’autorégule parfaitement relève d’un optimisme presque administratif. Mais demander au barman d’évaluer, en temps réel, le degré d’ivresse de chaque client, tout en encaissant, servant et gérant une salle parfois bruyante, frôle une certaine forme d’idéalisme juridique.

Dans les faits, comment distingue-t-on un client “joyeux” d’un client “manifestement ivre” ? À partir de combien de pas de danse approximatifs devient-on juridiquement condamnable ? Et surtout, à quel moment le barman doit-il se transformer en arbitre de la décence éthylique sans risquer de perdre sa clientèle ou sa liberté ?

La loi, elle, ne détaille pas les nuances. Elle tranche. Et elle responsabilise. Trop, diront certains professionnels, qui voient dans ce texte une manière élégante de transférer sur eux une part du désordre social.

Dans les coulisses, certains barmans ironisent déjà : “Bientôt, il faudra un éthylotest à l’entrée, une fiche psychologique au premier verre et un avocat au troisième.” D’autres, plus pragmatiques, s’adaptent refus de service, vigilance accrue, voire sélection implicite de la clientèle. Une mutation silencieuse du métier, entre commerce et contrôle.

Reste que cette loi, sous couvert de bon sens sécuritaire, révèle une tension classique : celle entre responsabilité individuelle et responsabilité collective. En voulant prévenir les débordements, elle redessine les rôles. Et pas toujours au goût de ceux qui tiennent le comptoir.

Au fond, le législateur semble avoir oublié un détail essentiel : dans un bar, tout le monde cherche un peu à oublier quelque chose. Désormais, certains devront surtout se souvenir du Code pénal. Et trinquer… avec modération, bien sûr  mais surtout sous surveillance.

 

 

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