Politique

Promesses Russes en Afrique : à l’heure du désenchantement

Il y a la Russie que l'on voit, et celle que l'on attend. Celle qui débarque en treillis et celle qui promet des réacteurs. Le bilan des engagements russes sur le continent, pays par pays, vient lever le voile sur une stratégie bien rodée : beaucoup de symboles, peu d'acier et de béton.

Moscou tient ce qui est peu coûteux, rapide et à haute valeur informationnelle – gestes symboliques, présence sécuritaire, un projet nucléaire-vitrine – et promet systématiquement sur l’économie civile, le commerce et les investissements lourds, ce qui exigerait des moyens et une profondeur qu’elle n’a pas.

Partout, le même cadeau estampillé « Sommet de Saint-Pétersbourg 2023 ». 25 000 tonnes de blé gratuit pour le Mali, livrées entre novembre 2023 et janvier 2024. 25 000 tonnes pour le Burkina Faso, pour le Zimbabwe, pour l’Érythrée. 50 000 tonnes pour la Centrafrique et pour la Somalie. Le tampon « Livré » s’étale partout. Geste ponctuel, humanitaire, fort en image au plus fort de la crise céréalière mondiale, mais sans aucun effet structurel sur la sécurité alimentaire du continent.

L’autre chose que Moscou livre, et c’est le cœur réel de la relation, ce sont les hommes en armes. Au Mali, la coopération sécuritaire avec Wagner puis Africa Corps est effective depuis fin 2021, passée sous contrôle direct de l’État russe en 2024. En Centrafrique, présence profonde depuis 2018, encadrement rapproché du pouvoir. C’est le modèle-vitrine du partenariat russe. Au Burkina Faso, déploiement effectif d’instructeurs. Au Niger, après le coup de 2023, présence et influence croissantes.

La contrepartie est connue et le tableau la rappelle froidement : « accès aux ressources et alignement diplomatique », « économie de prédation (mines) ». Et pour parfaire l’illusion d’un retour en force, Moscou rouvre des ambassades. Annonce en 2023, réouverture engagée au Burkina Faso et en Guinée équatoriale après des décennies d’absence. Un signal politique fort à très faible coût.

C’est la colonne jaune et rouge. Celle du vide. C’est là que le rêve se brise. Depuis 10 ans, Rosatom promet l’Afrique nucléaire. Le tableau est une litanie de protocoles d’accord sans lendemain.

Au Burkina Faso, on signe un MOU pour une centrale nucléaire. Statut : protocole d’intention, aucune réalisation. Au Zimbabwe, on annonce en grande pompe des petites centrales modulaires pour 2035. Statut : annonce, rien de concret engagé. En Guinée-Conakry, on rêve d’unités nucléaires flottantes pour alimenter un site minier. Statut : intention affichée, rien de concrétisé. Au Nigeria, l’accord Rosatom pour une centrale est ancien. Statut : aucun chantier lancé. Au Niger, après avoir capitalisé sur le retrait occidental, on discute uranium et nucléaire. Statut : discussions ouvertes, rien de bâti.

Reste l’exception qui confirme la règle : l’Égypte. El Dabaa, 4 réacteurs de 1200 MW, accord de 2015. C’est le seul grand projet nucléaire russe réellement construit en Afrique, chantier ouvert depuis 2022, mise en service visée vers 2028. Mais le commentaire du tableau douche l’enthousiasme : financé à 85% par un prêt d’État russe sur 35 ans, ce n’est pas un cadeau, c’est une dépendance de long terme qui se lève.

Même sur le plan commercial, la réalité est têtue. L’Égypte, pourtant premier partenaire commercial de la Russie sur le continent, « préserve son équilibre avec l’Occident et le Golfe ». La vitrine est plus que le basculement. Pour l’uranium et le lithium malien, « peu de réalisations tangibles à ce jour ».

Le tableau est sans appel. La Russie a parfaitement compris la grammaire de l’influence à moindre frais en Afrique : un cargo de blé qui arrive au port vaut plus que dix études de faisabilité, un détachement d’Africa Corps qui parade vaut plus que dix milliards d’investissements annoncés.

Elle est efficace là où elle n’a pas besoin d’être riche : dans le symbole et dans la sécurité. Elle est absente là où on l’attendrait comme puissance de développement : dans l’usine, dans la centrale, dans l’investissement durable.

L’Afrique a reçu le blé. Elle attend toujours la lumière.

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