1 700 milliards : le 7, c’est le 7… sauf quand la parole publique prend une autre direction
Il y a des dates que les citoyens entourent au stylo rouge. Le 7 octobre 2026 en faisait partie. Depuis l’annonce fracassante du dossier des 1 700 milliards de FCFA de débets et d’amendes, une partie de l’opinion avait soigneusement rangé cette date dans son agenda. Pas pour aller au marché. Pas pour assister à une cérémonie officielle. Pas même pour regarder un énième discours.
Pour savoir si, cette fois, la parole publique allait rencontrer les actes. Le 7 septembre, un délai d’un mois avait été annoncé pour permettre aux quelque 600 personnes physiques et morales concernées de régulariser leur situation, avec la perspective de procédures judiciaires pour les dossiers non régularisés.
Le compte à rebours était donc lancé. J-30. J-15. J-5. Puis J-1. Et soudain, entre le début du feuilleton et son dernier épisode, un personnage principal disparaît. Pas le débiteur. Pas les 1 700 milliards. Le patron de la Cour des comptes.
Le 16 septembre, à Port-Gentil, le Conseil supérieur de la magistrature, présidé par le chef de l’État, procède à une importante série de nominations et d’affectations. Et parmi les décisions figure le remplacement d’Alex Euv Moutsiangou à la tête de la Cour des comptes par Pamphile Moussavou Ibouanga. Il faut être précis : aucun document officiel ne dit que le départ de Moutsiangou est lié au dossier des 1 700 milliards. Le communiqué du Conseil supérieur de la magistrature ne fournit d’ailleurs pas de motif à ce changement. Donc, juridiquement et journalistiquement, pas question d’inventer une causalité. Mais enfin…
Quelle drôle de coïncidence de calendrier. Le premier président de la Cour des comptes porte publiquement le dossier. Il annonce le montant. Il évoque le recouvrement. Il fixe, avec l’autorité compétente, un horizon. Le pays commence à compter les jours. Puis celui qui avait porté le dossier quitte son fauteuil. Et le 7 octobre arrive. Franchement, même un scénariste de série politique aurait hésité à écrire pareil scénario.
Le 7, c’était pourtant le 7
Le plus savoureux dans cette histoire, c’est que le 7 octobre n’est pas une date inventée hier matin par quelques journalistes en manque de sensationnel. Elle avait été annoncée. Elle avait été commentée. Elle avait été retenue. La population avait, pour ainsi dire, mis une petite croix rouge dans son agenda. Le 7, c’était le 7. Mais voilà : au Gabon, les dates ont parfois un curieux défaut. Elles restent fixes. Ce sont les engagements qui semblent voyager. Le 7 septembre, on parle de recouvrement. Le 16 septembre, changement à la Cour des comptes.
Le 5 octobre, le président de la République revient, lors de la rentrée judiciaire, sur l’exigence d’une justice respectueuse de la loi, sans favoritisme et sans intérêt particulier. Et le 7 octobre ? Eh bien… Le 7 octobre est là. Et les 1 700 milliards, eux, sont toujours là aussi. C’est probablement le seul dossier du pays où tout le monde semble être à l’heure sauf l’argent.
Le dossier a-t-il changé de mains ou de direction ?
Voilà la vraie question. Il ne s’agit pas d’accuser le nouveau premier président de la Cour des comptes de quoi que ce soit. Pamphile Moussavou Ibouanga vient à peine de prendre ses fonctions, et l’audience solennelle de rentrée judiciaire du 5 octobre l’a installé officiellement dans ses responsabilités.
Il serait donc absurde de lui demander, en quelques jours, de faire apparaître miraculeusement 1 700 milliards dans les caisses de l’État. Mais il existe une autre question, beaucoup plus sérieuse : que devient le calendrier annoncé ? Car le problème n’est plus seulement le sort d’Alex Moutsiangou. Le problème est celui de la continuité de l’État.
Une République sérieuse ne devrait pas fonctionner selon la règle suivante : Un responsable annonce une opération ; il quitte son poste ; le calendrier reste ; mais personne ne sait vraiment ce qui continue. Sinon, il suffirait de changer le titulaire du fauteuil pour changer l’histoire. Et les débiteurs pourraient presque se mettre à rêver d’une nouvelle discipline administrative : attendre le prochain mouvement de magistrats.
1 700 milliards : le cadavre exquis de la dette publique
Il faut tout de même rappeler la nature du dossier. Les 1 700 milliards évoqués par la Cour des comptes correspondent à un stock de décisions de débets et d’amendes accumulées sur plusieurs décennies, et non à une somme découverte brutalement en 2026. La Cour a précisé que ces montants résultaient de son activité antérieure à 2023.
Voilà qui rend l’affaire encore plus extraordinaire. Trente ans de créances publiques et soudain, miracle, on découvre qu’il serait possible de les recouvrer. Il aura donc fallu attendre 2026 pour demander à l’argent public de retrouver le chemin du Trésor. L’État, lui, a manifestement une mémoire sélective. Il se souvient très bien de ses contribuables lorsqu’il faut payer les impôts. Il retrouve moins rapidement ses débiteurs lorsqu’il faut récupérer l’argent. Le citoyen ordinaire connaît pourtant une règle beaucoup plus simple : quand vous devez de l’argent à l’État, l’État sait généralement où vous trouver.
Le véritable scandale serait que le dossier s’évapore
C’est ici que se trouve l’enjeu. Pas dans la personnalité de l’ancien premier président. Pas dans celle de son successeur. Pas même dans la dramaturgie du Conseil supérieur de la magistrature de Port-Gentil. L’enjeu est beaucoup plus prosaïque : les 1 700 milliards seront-ils effectivement recouvrés selon les procédures prévues par la loi ?
Voilà la seule réponse qui devrait intéresser les citoyens. Parce que si, après tout le vacarme, il ne reste qu’un rapport, quelques conférences de presse, des listes de débiteurs, des communiqués et un changement de premier président, alors le dossier aura connu une brillante carrière médiatique pour finir dans la catégorie administrative préférée de notre République : « affaire à suivre ». Et au Gabon, chacun sait que « affaire à suivre » peut parfois signifier : affaire à oublier.
La parole présidentielle ne peut pas être une météo
Le chef de l’État avait donné une orientation politique claire : le dossier devait entrer dans une phase de régularisation et de recouvrement. La question n’est donc pas de savoir si sa parole est « sacrée » au sens juridique. Elle ne l’est pas.
Dans un État de droit, la parole présidentielle elle-même doit respecter la Constitution, les lois, les compétences des juridictions et les droits des personnes concernées. Mais une parole publique engage tout de même une responsabilité politique et institutionnelle. Elle crée une attente. Et lorsqu’une date est donnée, les citoyens ont parfaitement le droit de demander ce qui s’est passé à cette date.
C’est même le minimum démocratique. Parce que sinon, la parole officielle risque de devenir une sorte de bulletin météo : « Aujourd’hui, recouvrement massif. Demain, changement de régime atmosphérique. Après-demain, éclaircies institutionnelles. » Et pendant ce temps, les 1 700 milliards continuent de bronzer quelque part entre les archives et les procédures.
La Cour des comptes doit maintenant parler
Le nouveau président de la Cour des comptes dispose d’une occasion institutionnelle exceptionnelle. Il ne lui est pas demandé de commenter son prédécesseur. Il ne lui est pas demandé de justifier une décision du Conseil supérieur de la magistrature. Il lui est demandé quelque chose de beaucoup plus simple : où en est le recouvrement ? Combien de débiteurs ont payé ? Combien reste-t-il ? Quel montant a été encaissé ? Combien de dossiers sont en cours ?
Quelles procédures sont engagées ? Quelles suites judiciaires sont envisagées lorsque les conditions légales sont réunies ? Et surtout : le calendrier du 7 octobre est-il maintenu, modifié ou abandonné ? Voilà les questions qui permettraient de sortir de la rumeur. Car l’opacité nourrit toujours les soupçons. La transparence, elle, les tue.
Le paradoxe est désormais cruel
Le gouvernement veut rassurer sur la gouvernance. La présidence veut réaffirmer l’autorité de l’État. La justice veut restaurer la confiance. La Cour des comptes veut faire respecter ses décisions. Et pourtant, au moment précis où une affaire financière monumentale devait entrer dans sa phase d’exécution, son principal visage institutionnel disparaît du décor. Avouez que le timing est pour le moins… spectaculaire. Il ne faut pas y voir nécessairement une machination. Il ne faut pas non plus faire semblant de ne rien voir. Entre les deux, il existe une vieille méthode journalistique : poser des questions. Et maintenant ?
Le 7 octobre n’a finalement qu’une seule vertu : il oblige l’État à sortir du discours. Le chiffre est connu. Le délai était connu. La date était connue. Le changement à la tête de la Cour des comptes est connu. Le nouveau premier président est installé. Il ne reste donc plus qu’une inconnue : les actes. Si les sommes sont recouvrées, le dossier aura démontré que les décisions des juridictions financières peuvent enfin produire des effets. Si le recouvrement est retardé, il faudra expliquer pourquoi. Si le calendrier est modifié, il faudra le dire. Si les procédures sont abandonnées, il faudra en expliquer les fondements juridiques. Et si rien ne se passe ?
Alors les citoyens auront peut-être une conclusion beaucoup plus simple à tirer. Le 7 octobre 2026 aura été annoncé comme une échéance. La population l’avait noté. La Cour des comptes l’avait préparé. Les médias l’avaient compté. Les citoyens l’attendaient. Et puis…le 7 est arrivé. Avec lui, les 1 700 milliards. Mais pas forcément la réponse. Au Gabon, décidément, les calendriers ont parfois plus de mémoire que les institutions. Et pendant que les milliards attendent leur retour au bercail, une vieille question revient, toujours aussi impertinente : Que vaut une parole publique lorsque, entre son annonce et son exécution, il suffit parfois d’un changement de fauteuil pour que tout le pays se demande où elle est passée ?



