PÉTROLE : Shell revient en force au Gabon et rallume la course à l’offshore profond africain
Huit ans après son départ, Shell signe un MoU pour explorer quinze blocs en eaux profondes. Au-delà du symbole, ce retour valide la stratégie d’ouverture du Gabon et relance la compétition entre majors sur les bassins sous-explorés d’Afrique centrale.

C’est un retour qui pèse lourd. Le 17 juin 2026, le ministère du Pétrole et du Gaz a signé avec Shell un protocole d’accord portant sur quinze blocs d’exploration en offshore profond et ultra-profond. Après avoir quitté le pays en 2018, la major anglo-néerlandaise reprend pied dans un bassin qu’elle connaît bien.
L’argument géologique : un bassin encore sous-évalué
Le Gabon mise sur une réalité technique : l’offshore profond reste la dernière frontière. Les zones peu profondes sont matures et en déclin. À l’inverse, les permis en eaux profondes et ultra-profondes du bassin gabonais n’ont jamais été systématiquement forés avec les technologies 3D et 4D actuelles.
Pourquoi Shell revient maintenant ? les progrès en sismique, en forage haute pression haute température et en réduction des coûts rendent ces prospects rentables à partir de 60-70 $ le baril. Avec un Brent qui se maintient au-dessus de 80 $ depuis 2024, l’équation économique change.
En s’engageant sur quinze blocs, Shell ne fait pas du repérage. Elle sécurise un domaine minier suffisamment vaste pour lancer, en cas de succès, un hub de développement. C’est la méthode des majors : voir grand ou ne pas venir.
Shell, une mémoire technique de 56 ans
De 1962 à 2018, Shell a découvert près de 1,2 milliard de barils équivalent pétrole au Gabon. Gamba, Rabi-Kounga, Koula, Toucan : des champs qui ont structuré la production nationale pendant des décennies. Ce track-record compte double aujourd’hui. D’abord, Shell connaît la géologie du bassin mieux que quiconque. Ensuite, son retour agit comme un label qualité pour les autres investisseurs. Dans l’offshore profond, le risque est tel que les États ont besoin de “champions” capables d’engager 500 millions à 1 milliard $ en exploration avant le premier baril.
Le signal envoyé : si Shell revient, c’est que le risque pays et le cadre fiscal sont jugés compétitifs. Les autres majors regardent. TotalEnergies, Eni, Perenco ou BW Energy suivront de près les résultats des études. Le Gabon fait face au même défi que le Congo, l’Angola ou le Nigeria : le déclin des champs historiques. Sans nouvelles découvertes majeures, la production nationale tombera sous les 150 000 b/j avant 2035.
Le MoU avec Shell s’inscrit donc dans une politique de survie énergétique. Le ministre Clotaire Kondja parle de “politique d’ouverture”. Traduction : le code des hydrocarbures de 2019 a été assoupli, les délais d’approbation raccourcis, et l’État propose des données sismiques gratuites sur certains blocs.
L’enjeu pour Libreville : rester un pays pétrolier au-delà de 2040. Car le pétrole finance encore 60% du budget et 80% des exportations. L’offshore profond est la seule option crédible pour renouveler les réserves. Le retour de Shell n’est pas qu’une affaire gabonaise. C’est une réponse à la concurrence régionale. La Guinée Équatoriale relance ses blocs en eaux profondes. La Namibie vient d’annoncer 11 milliards de barils découverts par TotalEnergies et Shell. Le Mozambique attire déjà 50 milliards $ d’investissements GNL.
Dans ce match, le Gabon avait décroché. En ramenant Shell, il se replace sur la carte des “hotspots” d’exploration. Le message aux marchés : le bassin gabonais n’est pas mort, il était juste en sommeil faute de cadre attractif.
Les limites : un MoU n’est pas un contrat de forage
Restons lucides. Un protocole d’accord ouvre une phase d’études géologiques et techniques. Aucun puits ne sera foré en 2026. Shell va retraiter les données, lancer de nouvelles campagnes sismiques et seulement après décider d’entrer en phase d’exploration. Le risque d’échec reste élevé : en ultra-profond, 1 puits sur 5 est commercial. Si les résultats sont décevants, Shell peut se retirer sans pénalité. Le Gabon a déjà connu ces désillusions avec d’autres majors.
Le vrai test interviendra dans 18 à 24 mois : Shell signera-t-elle un Contrat de Partage de Production, CPP, et engagera-t-elle un premier forage ? C’est là que le “signal fort” deviendra une réalité industrielle.
Le retour de Shell est une victoire diplomatique et un pari géologique. Il redonne au Gabon une crédibilité offshore et oblige le pays à transformer l’essai. Car dans l’offshore profond, les États n’ont pas deux chances. Si cette fenêtre se referme, les investissements iront en Namibie ou au Suriname pour 20 ans.



