Société

Projet de suppression des avancements automatiques : une bombe sociale à retardement

(Par Étienne MAKOUNGOU, Penseur Libre de Lowa)

Derrière les apparences d’une réforme technique se cache peut-être l’une des décisions les plus socialement explosives de ces dernières années.  Le projet de suppression des avancements automatiques dans la Fonction publique, tel qu’il circule actuellement, suscite une inquiétude grandissante. Et pour cause : ses implications sont tout sauf anodines.

À partir d’une démonstration rigoureuse fondée sur la grille indiciaire officielle, un constat s’impose avec brutalité : un fonctionnaire de catégorie A1 pourrait perdre jusqu’à 101 millions de FCFA sur l’ensemble de sa carrière.  Plus grave encore, son salaire de fin de carrière serait plafonné à 374 000 FCFA, contre plus d’un million dans le système actuel. Une chute vertigineuse qui ne relève ni de la spéculation ni de l’exagération, mais d’un simple calcul.

Dès lors, une question s’impose : comment une telle mesure a-t-elle pu être envisagée sans étude d’impact publique sérieuse, sans débat national, et surtout sans anticipation des conséquences sociales ? Car au-delà des chiffres, c’est l’architecture même du contrat social entre l’État et ses agents qui vacille.

Une réforme aux allures d’amateurisme politique

Ce projet donne le sentiment troublant d’un pilotage à vue. Supprimer les avancements revient à nier un principe fondamental de la Fonction publique : la progression de carrière en fonction de l’ancienneté et du mérite. C’est aussi ignorer que l’avancement n’est pas un privilège, mais un droit consacré par le Statut général des fonctionnaires.

Pire, l’argument budgétaire avancé ne résiste pas à l’analyse. Le coût moyen d’un avancement, estimé entre 42 500 et 64 000 FCFA tous les deux à trois ans, apparaît dérisoire au regard du choc social annoncé. En voulant réaliser des économies marginales, l’État prend le risque de déclencher une crise majeure de confiance.

Une bombe sociale à retardement

Les conséquences d’une telle réforme seraient dévastatrices. Motivation en berne, fuite des compétences vers le privé ou l’étranger, désengagement progressif des agents publics : tous les signaux d’un effondrement silencieux de l’administration sont réunis.

Comment retenir un médecin spécialiste, un enseignant qualifié ou un cadre technique si leur horizon salarial est condamné à la stagnation à vie ? Dans un contexte où le point d’indice est gelé depuis 2015, la mesure équivaudrait à organiser une paupérisation progressive des agents de l’État.

À terme, c’est toute l’économie nationale qui pourrait en pâtir. Moins de pouvoir d’achat, c’est moins de consommation, donc moins de dynamisme pour les commerces, les services et l’investissement local.

Des zones d’ombre lourdes de tensions

Mais au-delà même de ses effets économiques, ce projet soulève de sérieuses interrogations juridiques et sociales. La mesure sera-t-elle rétroactive ? S’appliquera-t-elle aux fonctionnaires déjà en poste ou uniquement aux nouveaux recrutés après sa promulgation ?

Ce flou est particulièrement préoccupant. Car s’il devait s’avérer que les droits acquis soient remis en cause, c’est une ligne rouge qui serait franchie. Une telle décision ouvrirait inévitablement la voie à des contestations massives, voire à des mouvements sociaux d’ampleur. En l’absence de clarifications rapides, le gouvernement prend le risque d’alimenter un climat de défiance généralisée.

Une contradiction avec les ambitions présidentielles

Ce projet entre en contradiction flagrante avec les discours officiels sur la modernisation de l’État, la valorisation du capital humain et l’humanisation de l’action publique.

Comment promouvoir l’excellence et l’engagement au service de la Nation tout en gelant toute perspective d’évolution professionnelle ? À l’heure où les plus hautes autorités de la République, en tête desquelles le Président de la République, appellent à un renouveau de l’administration et à une gouvernance exemplaire, une telle réforme apparaît en total décalage avec les ambitions affichées.

L’urgence d’un sursaut face à cette situation

Une exigence s’impose : celle de la transparence, du dialogue et de la responsabilité. Le gouvernement doit clarifier ses intentions, lever les ambiguïtés et, surtout, reconsidérer une mesure dont les effets pourraient être irréversibles.

Car au fond, la question est simple : peut-on durablement bâtir un État fort sur des agents publics appauvris, démotivés et privés de perspectives ? À trop jouer avec les équilibres sociaux, le risque est grand de transformer une réforme administrative en crise nationale

 

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